—Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà tout.

—Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie?

—Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait à une condition.

—Dis! dis vite!

—Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne veux rien de lui! rien, rien!

—C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je.
Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné!

Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots. J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix.

—Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le demandes?… Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?…

—Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais, je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais aussi pur que les plus purs… Le peu que ces chers parents possèdent, ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel, fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée.

—Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!… L'homme que j'ai vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et l'absurde conduite que l'on m'attribue?