—Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et quel contraste entre les préoccupations de cette heureuse enfant et les éclairs de notre Sinaï! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois trouver que j'ai été bien injuste envers mon mari, envers la soeur aînée et envers cette innocente Adélaïde! Trouve, va! tu ne me feras pas plus de reproches que je ne m'en fais! J'ai douté de ces coeurs excellents et purs, je les ai niés pour m'étourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, à présent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai sacrifiés, je me réconcilie avec ma faute, et je me relève de mon humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassée comme un oiseau chassé du nid et jugé indigne d'y reprendre sa place. Tu n'en as pas moins eu tout le mérite de la pitié, et tu as trouvé dans ton coeur généreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voilà Valvèdre qui se récracte et qui m'appelle, voilà Juste qui me tend les bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adélaïde qui me montre mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis retourner auprès d'eux et y vivre indépendante, servie, caressée, remerciée, pardonnée, bénie! A présent, tu es libre, cher ange; tu peux me quitter sans remords et sans inquiétude; tu n'as rien gaté, rien détruit dans ma vie. Au contraire, ce mari très-sage, ces amis très-craintifs du qu'en dira-t-on me ménageront d'autant plus qu'ils m'ont vue prête à tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter sans qu'on raille nos éphémères amours. Henri lui-même, ce Génevois mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer volontairement à ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu faire? Réponds! réponds donc! à quoi songes-tu?

Il est des moments dans les plus fatales destinées où la Providence nous tend la planche de salut et semble nous dire: «Prends-la, ou tu es perdu.» J'entendais cette voix mystérieuse au-dessus de l'abîme; mais le vertige de l'abîme fut plus fort et m'entraîna.

—Alida, m'écriai-je, tu ne me fais pas cette offre-là pour que je l'accepte? Tu ne le désires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?

—Tu m'as comprise, répondit-elle en se mettant à genoux devant moi, les mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: mon père et ma mère qui m'ont quittée, mon mari que je quitte, et mes amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. «Tu es mes frères et mes soeurs, comme dit le poëte, et Ilion, ma patrie que j'ai perdue!» Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans ma destinée de mal comprendre les devoirs de la famille et de la société, au moins j'aurai consacré ma destinée a l'amour! N'est-ce donc rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela est, si pour toi je suis la première des femmes, que m'importe d'être la dernière aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont des mérites auprès de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on souffre là-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fière, c'est une expiation de ces fautes passées que tu me reprochais, c'est ma palme de marytre que je dépose à tes pieds.

Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepté le sacrifice de cette femme passionnée, c'est la passion qu'elle m'inspira dès ce moment, et qui ne fut plus ébranlée un seul jour. Certes, je suis bien assez coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle fut une mauvaise inspiration, une lâche audace, une vengeance, ou du moins une réaction aveugle de mon orgueil froissé. Meilleure que moi, Alida avait pris mon dévouement au sérieux, et, si sa foi en moi fut un accès de fièvre, la fièvre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, la flamme fut souvent agitée et comme battue du vent; mais elle ne s'éteignit plus. Et ce ne fut plus la vanité seule qui me soutint, ce fut aussi la reconnaissance et l'affection.

Dès lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idée de nous raviser et de nous séparer ne fut jamais remise en question.

Nous prîmes aussi, ce jour-là, de bonnes résolutions, eu égard à notre position désespérée. Nous fîmes de la prudence avec notre témérité, de la sagesse avec notre délire. Je renonçai à mon hostilité contre Valvèdre, Alida à ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'à de rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses enfants. Nous renonçâmes aux rêves de libre triomphe qui nous avaient souri, et nous prîmes de grands soins pour cacher notre résidence à Paris et notre intimité. Alida prit la peine de s'expliquer avec son mari dans une lettre qu'elle écrivait à Juste, comme Valvèdre s'était expliqué avec elle dans sa lettre à Obernay. Elle persista dans son projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si mystérieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant Valvèdre.

«Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongée, mon domicile inconnu, ma disparition inexpliquée pourront faire naître des soupçons, et qu'il vaudrait mieux que la femme de César ne fût pas soupçonnée; mais, puisque César ne veut pas répudier brutalement sa femme, et qu'il s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci ménagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs années, s'il le faut, et il ne tiendra qu'à vous de dire qu'elle est réellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrière d'épais rideaux. Si ce n'est pas là tout ce que souhaite et conseille César, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais couronné despote, et qui n'a pas plus tué la liberté dans l'hyménée qu'il ne veut la tuer dans le monde.

»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.»

Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être.