De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut; mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique, elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait.

La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.

Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement.

—Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois bien que je me meurs!

Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche:

—Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire! Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien vite.

—Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance, c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi?

—Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes enfants avant de mourir.

—Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je.

Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous manquait?