Alida voulut le revoir et le remercier de son amitié pour moi. Elle ne voulut pas avoir l'air un seul instant de soupçonner qu'il eût été ou qu'il fût encore amoureux d'elle; mais, chose étrange et qui peint bien cette femme puérile et charmante, elle eut avec lui un accès de coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les joues par Bianca, et, couchée sur sa chaise longue, tout enveloppée de fins tissus d'Alger, elle trôna encore une fois dans la langueur de sa beauté expirante.
Cela était cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les désirs de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald frappé d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point à cela: elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hôte à lui raconter les bruits de Genève, et, pleurant lorsqu'elle revenait à parler de ses enfants, elle eut des accès de rire nerveux quand, avec sa bonhomie railleuse, Moserwald lui retraça les ridicules de certains personnages de son ancien milieu.
En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'espérance.
—La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle se mourait d'ennui. Vous vous êtes imaginé qu'une femme du monde, habituée à sa petite cour, pouvait s'épanouir dans le tête-à-tête, et vous voyez qu'elle s'y est flétrie comme une fleur privée d'air et de soleil. Vous êtes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le répéter. Ah! si c'était moi qu'elle eût voulu suivre! je l'aurais promenée de fête en fête, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des goûts aristocratiques: l'hôtel du juif serait devenu si luxueux et si agréable, que les plus gros bonnets y fussent venus saluer la beauté reine des coeurs et la richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos fiertés, vos cas de conscience, ont fait de votre intérieur une prison cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. Et que vous fallait-il pour qu'elle fût enivrée, pour qu'elle n'eût pas le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, à elle, et vous, vous en aviez, puisque j'en ai!
—Ah! Moserwald, lui répondis-je, vous me faites bien du mal en pure perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?
—Non, peut-être que non! Qui sait? je lui apporte peut-être la vie, moi, le gros juif si prosaïque! Avant-hier, je l'ai cru au moment d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparaît comme ressuscitée. Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dépenserai des millions s'il le faut, mais nous la sauverons!
En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maîtresse était morte. Nous nous précipitâmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle était livide, immobile et sans connaissance.
J'avais pour elle le meilleur médecin du pays. Il l'avait abandonnée en ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il venait la voir tous les jours, et il arriva au moment où je l'envoyais chercher.
—Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.
—Eh! qui sait? répondit-il en levant les épaules avec chagrin.