Quand j'eus réussi à compléter et mon récit et ma pensée, je sortis pour prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portèrent vers le rocher où, l'année précédente, j'avais déjeuné avec Alida, active, résolue, levée avec le jour, et arrivée là sur un cheval fier et bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me retournai pour regarder encore la villa. J'avais marché deux heures par un chemin rapide et fatigant; mais, en réalité, j'étais encore si près de Valvèdre que je distinguais les moindres détails. Que je m'étais senti fier et heureux à cette place! quel avenir d'amour et de gloire j'y avais rêvé!
—Ah! misérable poëte, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desséché à ce point. La honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'était le glas des funérailles. Je montai sur la pointe la plus avancée du rocher, et je distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le château. C'étaient les derniers honneurs rendus par les villageois des environs à la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les ombrages de son parc. Quelques voitures annonçaient la présence des amis qui plaignaient son sort sans le connaître, car notre secret avait été scrupuleusement gardé. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et entendais. Le chant des prêtres, les sanglots des serviteurs et même, il me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'à moi. Était-ce une illusion? Elle était horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et la brisait. A la fin, j'étais insensible, j'étais évanoui. Je venais de sentir Alida mourir une seconde fois.
Je ne revins à moi qu'aux approches de la nuit. Je me traînai à la Rocca, où mes vieux hôtes n'étaient plus qu'un. La femme était morte. Le mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de l'enterrement de la dame, et, veuf depuis quelques semaines, il avait senti se rouvrir devant ces funérailles la blessure de son propre coeur. Il était anéanti.
Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de me lever. Je crus avoir une nouvelle vision après toutes celles qui venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui avais écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie témoignait d'une profonde pitié.
Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit appeler un médecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonté extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais épuisé par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des derniers mois, douleurs sans épanchement, sans relâche et sans espoir.
Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de comprendre, Obernay m'apprit que, prévenu par une lettre de Valvèdre, il était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul était resté, devinant que je devais être là, me cherchant partout, et me découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
—J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut persévérer et reconquérir, non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de toi-même. Tiens, voilà de quoi t'encourager.
Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre.