—A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation, il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais une véritable duègne.

—Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duègne est une femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi, je l'aime, cette belle-soeur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi.

Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère, car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant. En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.

On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée.

—Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a continué d'être si bonne pour toi.

Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit davantage et m'apparut plus belle encore.

C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau.

J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.

—Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et déjeuner avec toi.

Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, c'était M. de Valvèdre lui-même.