Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme un ouragan dans la maison et dans le salon.

L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli. Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant:

—Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!

Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses bras:

—C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe!

Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance semblait se mêler à son effusion.

Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible. Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta à voix basse:

—Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas certain qu'on voulût m'y autoriser.

Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri. Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.

J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait causée.