L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de mouvement et de gaieté!

Aussi le lendemain, quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle me rendait ma liberté. Dans la matinée, Juste et Paule avaient parlé devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre de ma mère à madame Obernay, où ce désir était délicatement exprimé.

«Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laissé ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, cette nuit, combien vous étiez ravi de la beauté de votre future, je me suis expliqué votre conduite depuis trois jours. Dès que vous êtes entré dans cette maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait, votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant. C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards, sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui, oui, on vous avait déjà dit cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul, que celui-ci était une victime de ma partialité, de mon injustice: c'est le thème favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à mon mari, qui m'estime; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon amant, qui ne m'estime pas!

»Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères! Il faut que je dédaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation. Épargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma folie et de ma crédulité.»

Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible où nous nous trouvions vis-à-vis de la famille et de la société: il fallait que le désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres coeurs déjà battus en ruine!

Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas pris congé de madame de Valvèdre; elle était sortie quand j'étais allé faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque résolution, elle était bien femme à se trahir; mon départ, au lieu de la sauver, pouvait la perdre… Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée. Où donc était-elle depuis le matin? Adélaïde et Rosa étaient seules à la maison. Je me hasardai à leur demander si madame de Valvedre avait aussi quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble pour de la surprise, elle ajouta:

—Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère; et elle se reproche de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en confesser, commander une messe, je crois… Enfin, si vous vouliez prendre congé d'elle, attendez-la.

—Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.

Les deux soeurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles, une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista beaucoup; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret déchirant.

Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y entrai; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de tant de voiles, que j'hésitai à la reconnaître. Enfin je devinai ses formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai à lui toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et fit un effort pour me repousser.