—Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moserwald, dit-elle, il y a une bonne idée dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est pour essayer cela que je suis venue.

—Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée des résolutions de votre mari?

—J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde… Pourquoi donc rougissez-vous?

J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me sentais blessé de voir l'immaculée soeur d'Obernay mêlée à nos préoccupations. Je n'avais pas fait part à madame de Valvèdre des réflexions de Moserwald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de la famille et de l'amitié; mais un reste de jalousie rendait Alida cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous les autres.

—Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa soeur, qu'on joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la famille, surprise de votre brusque départ, a définitivement tourné les yeux vers le pôle, c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne, elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti. J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens plus vivante, vous êtes là, et je m'imagine que je vais apprendre quelque chose qui me rendra la liberté et le repos de ma conscience. Moi qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la Grèce!… Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme un volcan sous la glace!

—Alida! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi, c'est de votre mari que vous êtes jalouse!…

—Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin avec la vie.

—C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé!

Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur les révélations que Moserwald m'avait faites.

—A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous sépare, vous ne m'ayez jamais dit: «Tout cela n'existe pas, je peux invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un mariage protestant?»