Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié qu'avec lui je prenais au sérieux.
J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide regard de son mari.
Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en faire un tapis sous nos pas.
Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques semaines.
—Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu. L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.
On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics contre elle.
N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver n'est pas penser!»
VII
J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois:
«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté. »Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.