»—Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par conséquent!

»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté.

»—Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de suite.

»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité.

»—Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude?

»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position.

»—On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas mariée en promettant de me remettre à l'a b c des choses. Ce que je sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de songer à quelque chose de mieux.

»—Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir connaître cet a b c des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur, que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas faits pour rendre digne de vous et de moi.

»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:

»—Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous…, à commencer par notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses, et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et réfléchissez!