M. Loyolet, inspecteur d’Académie (au titre d’agrégé ès lettres), a voulu voir le saint de Lumbres, dont tout le monde parle. Il lui a fait une visite, en secret, avec sa fille et sa dame. Il était un peu ému. «Je m’étais figuré un homme imposant, dit-il, ayant de la tenue et des manières. Mais ce petit curé n’a pas de dignité: il mange en pleine rue, comme un mendiant»... «Quel dommage, disait-il aussi, qu’un tel homme puisse croire au diable!»
Le curé de Lumbres y croit, et cette nuit même il le craint. «J’étais, a-t-il avoué plus tard, éprouvé depuis des semaines, par une angoisse nouvelle pour moi: j’avais passé ma vie au confessionnal, et j’étais tout à coup accablé du sentiment de mon impuissance; je sentais moins de pitié que de dégoût. Il faut n’être qu’un pauvre prêtre pour savoir ce que c’est que l’effrayante monotonie du péché!... Je ne trouvais rien à dire... Je ne pouvais plus qu’absoudre et pleurer...»
Au-dessus de lui, la nuée se déchire en lambeaux. Une, dix, cent étoiles renaissent, une par une, à la cime de la nuit. Une pluie fine, une poussière d’eau retombe d’un nuage crevé par le vent. Il respire l’air rafraîchi, détendu par l’orage... Ce soir, il ne se défendra plus: il n’a plus rien à défendre; il a tout donné; il est vide... Ce cœur humain, il le connaît bien, lui... (Il y est entré avec sa pauvre soutane et ses gros souliers.) Ce cœur!
Ce vieux cœur, qu’habite l’incompréhensible ennemi des âmes, l’ennemi puissant et vil, magnifique et vil. L’étoile reniée du matin: Lucifer, ou la fausse Aurore...
Il sait tant de choses, pauvre curé de Lumbres! que la Sorbonne ne sait pas. Tant de choses qui ne s’écrivent pas, qui se disent à peine, dont on s’arrache l’aveu, comme d’une plaie refermée—tant de choses! Et il sait aussi ce qu’est l’homme: un grand enfant plein de vices et d’ennui.
Qu’apprendrait-il de nouveau, ce vieux prêtre? Il a vécu mille vies, toutes pareilles. Il ne s’étonnera plus; il peut mourir. Il y a des morales toutes neuves, mais on ne renouvellera pas le péché.
Pour la première fois, il doute, non pas de Dieu, mais de l’homme. Mille souvenirs le pressent: il entend les plaintes confuses, les bégaiements pleins de honte, le cri de douleur de la passion qui se dérobe et qu’un mot a clouée sur place, que la parole lucide retourne et dépouille toute vive... Il revoit les pauvres visages bouleversés, les regards qui veulent et ne veulent pas, les lèvres vaincues qui se relâchent, et la bouche amère qui dit non... Tant de faux révoltés, si éloquents dans le monde, qu’il a vus à ses pieds, risibles! Tant de cœurs fiers, où pourrit un secret! Tant de vieux hommes, pareils à d’affreux enfants! Et par-dessus tous, fixant le monde d’un regard froid, les jeunes avares, qui ne pardonnent jamais.
Aujourd’hui comme hier, comme au premier jour de sa vie sacerdotale, les mêmes... Il est au terme de son effort, et l’obstacle manque tout à coup. Ceux qu’il a voulu délivrer, c’étaient ceux-là mêmes qui refusent la liberté comme un fardeau, et l’ennemi qu’il a poursuivi jusqu’au ciel rit au-dessous, insaisissable, invulnérable. Tous l’ont berné. «Nous cherchons la paix,» disaient-ils. Non pas la paix, mais un court repos, une halte dans les ténèbres. Aux pieds du solitaire, ils venaient jeter leur écume; et puis ils retournaient à leurs tristes plaisirs, à leur vie sans joie. (Et il se comparait aussi à ces vieilles murailles insultées, où le passant grave une ligne obscène, et qui se détruisent lentement, pleines de secrets dérisoires.)
Ceux qu’il a tant de fois consolés ne le connaîtraient plus. A cette minute, une des plus tragiques de sa vie, il se sent pressé de toutes parts, tout est remis en question. Certaines pensées plus perfides, longtemps repoussées, réapparaissent soudain, et il ne les reconnaît plus. Il trouve à toutes choses un sens, et comme une saveur nouvelle... Pour la première fois, il contemple sans amour, mais avec pitié, le lamentable troupeau humain, né pour paître et mourir. Il goûte l’amer sentiment de sa défaite et de sa grandeur. A la limite de l’angoisse, la volonté intrépide refuse de s’avouer vaincue; elle veut retrouver son équilibre, coûte que coûte...
Il est debout, maintenant; il pose devant lui un regard inflexible... Que de nuits, pareilles à cette nuit, jusqu’à la dernière nuit! Mais toujours, dans la foule, la grâce divine frappera son coup; toujours elle marquera quelqu’un de ces hommes, vers qui monte la justice, à travers le temps, comme un astre. L’astre docile accourt à leur voix.