Le curé de Luzarnes, d’étonnement, bégaye:
—Mon ami, mon frère, je vous ai méconnu... Je ne savais pas... Dieu vous a fait pour être l’honneur du diocèse, de l’Église, de la chaire de Vérité... Et, possédant de si admirables dons, quoi! vous soupirez encore, vous vous voyez vaincu! Vous! Laissez-moi au moins vous exprimer ma reconnaissance, mon émotion, pour le bien que vous m’avez fait, pour l’enthousiasme...
—Vous ne m’avez pas compris, dit simplement le curé de Lumbres.
Il sait qu’il doit se taire, il parlera cependant. La faiblesse a sa logique et sa pente, comme l’héroïsme. Et toutefois le vieil homme hésite, avant de porter ses derniers coups.
—Je ne suis pas un saint, reprend-il. Allons! laissez-moi dire. Je suis peut-être un réprouvé... Oui! regardez-moi... Ma vie passée s’éclaire, et je la vois comme un paysage, comme en haut de Chennevières le bourg du Pin, sous mes pieds. Je travaillais à me détacher du monde, je le voulais, mais l’autre est plus fort et plus rusé; il m’aidait à user en moi l’espérance. Comme j’ai souffert, Sabiroux! Que de fois j’ai ravalé ma salive! J’entretenais en moi ce dégoût; c’est comme si j’avais serré sur mon cœur le diable enfant. J’étais à bout de forces quand cette crise a fini de tout briser. Bête que j’étais! Dieu n’est pas là, Sabiroux!
Il hésite encore, devant l’innocente victime: ce prêtre fleuri, aux yeux candides. Et puis, avec rage, il frappe et redouble:
—Un saint! Vous avez tous ce mot dans la bouche. Des saints! savez-vous ce que c’est? Et vous-même, Sabiroux, retenez ceci! Le péché entre en nous rarement par force, mais par ruse. Il s’insinue comme l’air. Il n’a ni forme, ni couleur, ni saveur qui lui soit propre, mais il les prend toutes. Il nous use par dedans. Pour quelques misérables qu’il dévore vifs et dont les cris nous épouvantent, que d’autres sont déjà froids, et qui ne sont même plus des morts, mais des sépulcres vides. Notre-Seigneur l’a dit: quelle parole, Sabiroux! L’Ennemi des hommes vole tout, même la mort, et puis il s’envole en riant.
(La même flamme repasse dans ses yeux fixes, comme un reflet sur un mur.)
—Son rire! voici l’arme du prince du monde. Il se dérobe comme il ment, il prend tous les visages, même le nôtre. Il n’attend jamais, il ne fait ferme nulle part. Il est dans le regard qui le brave, il est dans la bouche qui le nie. Il est dans l’angoisse mystique, il est dans l’assurance et la sérénité du sot... Prince du monde! Prince du monde!
Pourquoi cette colère? Contre qui?... se demande le curé de Luzarnes, bonnement.