—Après la visite du papa, la foudre suspendue sur ma tête—à une heure du matin chez moi—tu mériterais d’être battue!
—Dieu! que je suis fatiguée! fit-elle. Il y a une ornière dans l’avenue; je suis tombée deux fois dedans. Je suis mouillée jusqu’aux genoux... Donne-moi à boire, veux-tu?
Jusqu’alors, une parfaite intimité, et même quelque chose de plus, n’avait rien changé au ton habituel de leur conversation. «Monsieur», disait-elle encore. Et parfois «monsieur le marquis». Mais cette nuit elle le tutoyait pour la première fois.
—On ne peut pas nier, s’écria-t-il joyeusement, tu as de l’audace.
Elle prit gravement le verre tendu et s’efforça de le porter à sa bouche sans trembler, mais ses petites dents grincèrent sur le cristal, et ses paupières battirent sans pouvoir retenir une larme qui glissa jusqu’à son menton.
—Ouf! conclut-elle. Tu vois, j’ai la gorge serrée d’avoir pleuré. J’ai pleuré deux heures sur mon lit. J’étais folle. Ils auraient fini par me tuer, tu sais... Ah! oui, de jolis parents j’ai là! Ils ne me reverront jamais.
—Jamais? s’écria-t-il, ne dis pas de bêtises, Mouchette (c’était son nom d’amitié). On ne laisse pas les filles courir à travers les champs, comme un perdreau de la saint-Jean. Le premier garde venu te rapportera dans sa gibecière.
—Pensez-vous? dit-elle. J’ai de l’argent. Qu’est-ce qui m’empêche de prendre demain soir le train de Paris, par exemple? Ma tante Eglé habite Montrouge—une belle maison, avec une épicerie. Je travaillerai. Je serai très heureuse.
—Petite sotte, es-tu majeure, oui ou non?
—Ça viendra, répondit-elle, imperturbable. Il n’est que d’attendre.