Le vieux comédien n’est accessible que par les sens; la tache rousse, sur le mur, dans l’auréole de la lampe, avait mis ses nerfs à nu.
On connaît de lui, on sait de mémoire vingt pages effrontées où, de toutes les ressources de son art, le malheureux s’exerce à conjurer son intraitable fantôme. Nul n’a parlé plus librement de la mort, avec plus de nonchalance et d’amoureux mépris. Nul écrivain de notre langue ne semble l’avoir observée d’un regard si candide, raillée d’une moue si moqueuse et si tendre... Pour quelle mystérieuse revanche, la plume posée, la craint-il comme une bête, comme une brute?
A l’idée de la chute inexorable, ce n’est pas sa raison qui cède au vertige, c’est la volonté qui fléchit, menace de se rompre. Ce raffiné connaît avec désespoir le soulèvement de l’instinct, l’odieuse panique, le recul et le hérissement de l’animal qui, à l’abattoir, vient flairer le mandrin du tueur. Ainsi jadis, si l’on en croit Goncourt, le père du naturalisme et des Rougon-Macquart, réveillé en pleine nuit par les mêmes affres, se jetait au bas du lit, donnant le spectacle d’un accusateur en bannière et tremblant de peur à son épouse consternée.
Debout, sur la première marche, le visage tourné vers la cage obscure, les tempes serrées, la gorge sèche, il respire à grands coups, seul remède à de telles crises. Derrière lui, Gambillet, bloqué, s’étonne, écoute avec inquiétude le souffle irrégulier, profond, du maître. Il appuie légèrement la main sur son épaule:
—Seriez-vous souffrant? dit-il.
Saint-Marin se détourne avec peine, et répond d’une voix fausse:
—Non pas! Non pas... un malaise... une légère suffocation... Cela va mieux... tout à fait bien...
Mais il se sent encore si faible et si lâche que la banale sympathie du médecin de Chavranches est incroyablement douce à son cœur. Dans l’euphorie de la détente nerveuse, il est ainsi souvent tenté de parler, de donner son secret, de mendier au plus près un conseil et un appui. Par bonheur, l’amour-propre engourdi le réveille toujours à temps de son mauvais rêve.
—Docteur, dit-il avec un sourire paternel, l’expérience vous fera connaître que les voyages ne peuvent plus former la vieillesse, mais seulement hâter sa fin. Avantage encore précieux! Car, au dernier détour, lorsqu’un vieux bonhomme souhaite et redoute le petit faux pas qui le précipite au néant, un rien de brusquerie est quelquefois nécessaire.
—Le néant! proteste poliment le curé de Luzarnes, voilà, maître, un bien gros mot?