—Champs Élysées... Champs Élysées, ronchonne le bonhomme abasourdi... Loin de moi la pensée de défigurer l’enseignement... Je voulais seulement mettre à votre portée... parlant votre langage...
—Ma portée... mon langage! répète l’auteur du Cierge Pascal, avec un sourire empoisonné.
Il s’arrête un moment, reprend haleine. La lampe, qui tremble dans les mains du curé de Luzarnes, éclaire en plein son visage blême. La bouche mauvaise s’abaisse aux coins, comme pour un haut-le-cœur. Et c’est son cœur, en effet, son vrai cœur, que le vieux comédien va jeter, va cracher une fois pour toutes, aux pieds de ce prêtre stupide.
—Je sais ce que m’offrent les plus éclairés de vos pareils, l’abbé: l’immortalité du sage, entre Mentor et Télémaque, sous un bon Dieu raisonneur. J’aime autant celui de Bérenger en uniforme de garde national! L’antiquité de M. Renan, la prière sur l’Acropole, la Grèce de collège, des blagues! Je suis né à Paris, l’abbé, dans une arrière-boutique du Marais, d’un papa beauceron et d’une mère tourangelle. J’ai répondu la messe comme un autre. Si j’avais à me mettre à genoux, j’irais encore tout droit à ma vieille paroisse de Saint-Sulpice, on ne me verrait pas faire des grimaces aux pieds de Pallas-Athéné, comme un professeur ivre! Mes livres! Je me moque bien de mes livres! Un dilettante, moi! Un bec fin? J’ai pris de la vie tout ce que j’ai pu prendre, entendez-vous, à grandes lampées, la gorge pleine! Je l’ai bue à la régalade: advienne que pourra! Il faut en prendre son parti, l’abbé. Qui jouit craint la mort. Autant s’essayer à la regarder en face que se distraire aux bouquins des philosophes, ainsi qu’un patient chez le dentiste feuillette les journaux illustrés. Un sage couronné de roses, moi! Un bonhomme antique! Ah!... il y a tel moment où l’adoration des niais vous fait envier le pilori! Le public ne nous lâche plus, veut toujours la même grimace, n’applaudit qu’elle, et demain nous traitera de menteurs et de baladins. Hé! Hé! si les bigots savaient peindre! Au fond, nous sommes dupes, l’abbé, repics et capots! Un gâcheur de plâtre, qui ne songe qu’à se remplir les tripes, montre plus de malice que moi; jusqu’à la dernière minute, il peut espérer boire et manger son saoul. Mais nous!... On sort du collège avec des illusions de poète. On ne voit rien de plus désirable au monde qu’un beau flanc de marbre vivant. On se jette aux femmes à corps perdu. A quarante ans, on couche avec des duchesses, à soixante il faut déjà se contenter d’aller riboter avec des filles. Et plus tard... Plus tard... Hé! Hé! plus tard... on porte envie à des hommes comme votre saint de Lumbres qui eux au moins savent vieillir!... La voulez-vous, ma pensée? La pensée de l’illustre maître, ma pensée toute crue? Quand on ne peut plus...
Il acheva sa phrase, toute crue en effet, dans une véritable explosion de dégoût. Les traits si fins eurent alors cette expression d’hébétude, le rictus sournois, l’effrayante immobilité du vice sur un visage de vieillard. Gambillet l’observait en dessous avec un sourire cruel. Le curé de Luzarnes avait reculé de deux pas. Sa détresse à ce moment eût attendri le baron Saturne de l’immortel Villiers.
—Voyons... Voyons... maître... bégaya-t-il. La religion dont je suis le ministre... a des trésors d’indulgence... de charité... Le scrupule touchant le dogme... peut... doit en quelque mesure... s’accorder avec une paternelle sollicitude... une bienveillance particulière même... pour certaines âmes exceptionnelles... Je ne croyais pas qu’un effort sincère de conciliation... de synthèse... une certaine largeur de vues... La vie future... selon l’enseignement de l’Église.
Les arguments se pressaient dans sa pauvre cervelle confuse; il eût voulu les donner à la fois, sa pensée sautant de l’un à l’autre, comme l’aiguille affolée d’une boussole...
Alors, le robuste vieil homme marcha vers lui, le masquant de ses larges épaules:
—La vie future? L’enseignement de l’Église? s’écria-t-il en le défiant de ses yeux pâles, y croyez-vous? là... Y croyez-vous sans barguigner? Tout bêtement? Oui ou non?...
(Et, certes, il y avait dans la voix de l’auteur du Cierge Pascal peut-être autre chose que l’accent d’un injurieux défi...) Mais qui peut espérer tenir le curé de Luzarnes dans les deux branches de la pince? Il n’a jamais douté sérieusement des vérités qu’il enseigne, simplement parce qu’il n’a jamais douté de lui-même, de son critère infaillible. Il hésite pourtant. Il cherche en hâte une formule heureuse, un de ces mots adroits... Hélas! son redoutable adversaire le serre décidément de trop près... Il lève vers lui une main qui demande grâce. «Comprenez-moi bien...» commence-t-il d’une voix mourante.