—Aucun... aucun dérangement, protesta le cher maître, décidément radouci. Je dirais presque, en somme, que l’histoire m’amuse, si je ne devais partager votre inquiétude... Je ne vous proposerai pas toutefois d’aller plus loin, sur mes vieilles jambes... Je préfère vous attendre ici...
—La course ne sera pas longue, j’espère, conclut l’ancien professeur. Mathématiquement, nous devons le trouver là-bas... Monsieur Gambillet voudra bien m’accompagner; son assistance m’est plus nécessaire que jamais. Venez avec nous, Ladislas, dit-il au sacristain, et prenez en passant le fils du maréchal. Si notre malheureux ami doit être transporté...
La voix s’éteignit peu à peu dans l’éloignement. La porte se referma sur elle. L’illustre auteur du Cierge Pascal se trouva seul et sourit.
XIII
Sourire magique! La vieille église, attiédie par le jour, respire autour de lui, d’une lente haleine; une odeur de pierre antique et de bois vermoulu, aussi secrète que celle de la futaie profonde, glisse au long des piliers trapus, erre en brouillard sur les dalles mal jointes ou s’amasse dans les coins sombres, pareille à une eau dormante. Un renfoncement du sol, l’angle d’un mur, une niche vide la recueille comme dans une ornière de granit. Et la lueur rouge de la veilleuse, au loin, vers l’autel, ressemble au fanal sur un étang solitaire.
Saint-Marin flaire avec délice cette nuit campagnarde, entre des murailles du seizième siècle, pleines du parfum de tant de saisons. Il a gagné le côté droit de la nef, se ramasse à l’extrémité d’un banc de chêne, dur et cordial; une lampe de cuivre, au bout d’un fil de fer, se balance au-dessus, avec un grincement léger. Par intervalles une porte bat. Et, lorsque tout va faire silence, peut-être, ce sont les vitraux poussiéreux qui grelottent dans leur résille de plomb, au trot d’un cheval, sur la route.
—A cette heure, se dit-il, le docteur chavranchais et son insupportable compagnon trottent je ne sais où, s’écartent juste assez pour me permettre de jouir en paix d’une heure parfaite!... (Car il croit volontiers à ces politesses du hasard, à des accords mystérieux.) Cette église, ce silence, les jeux de l’ombre... Voyons! tout est à lui... tout l’attendait. Au moins, qu’ils ne reviennent pas trop tôt, souhaite-t-il.
Ils ne reviendront pas trop tôt.
(Les mourants connaissent bien leurs désirs, mais ils se taisent sur toutes choses, disait Mécislas Golberg, ce vieux juif.)
L’angoisse de l’éminent maître s’est dissipée peu à peu dans le grand silence intérieur qu’il a si rarement connu. Mille souvenirs s’y allument, pareils aux petites lumières d’une ville nocturne. Sa mémoire les repasse et jouit de leur confusion, de leur désordre enivrant. A travers les limites tracées par nos calendriers, comme les ans, les jours, les heures, s’appellent et se répondent!... Un clair matin de vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à confitures..., un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un feuillage immobile..., le regard surpris d’une cousine blonde, à travers la table familiale, et la petite poitrine haletante..., et puis tout à coup—le demi-siècle franchi d’un bond—les premières morsures de la vieillesse, un rendez-vous dénoué..., le grand amour, chèrement gardé, pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain féroce... C’est là sa vie—tout ce que le temps épargne—qui dans son passé garde encore forme et figure; le reste n’est rien, son œuvre, ni la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente livres célèbres... Hé quoi! cela compte-t-il si peu?... Que de niais vont s’écriant que l’art... Quel art? Le merveilleux jongleur en connaît seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois. L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est exilé de ses livres et, par avance, dépossédé... Tant de lecteurs, pas un ami!