Dans le même temps, M. le marquis de Cadignan menait au même lieu la vie d’un roi sans royaume. Tenu au courant des grandes affaires par les «Mondanités» du Gaulois et la Chronique politique de la Revue des Deux-Mondes, il nourrissait encore l’ambition de restaurer en France le sport oublié de la chasse au vol. Malheureusement, les problématiques faucons de Norvège, achetés à grands frais, de race illustre, ayant trompé son espoir et pillé ses garde-manger, il avait tordu le cou à tous ces chevaliers teutoniques, et dressait plus modestement des émouchets au vol de l’alouette et de la pie. Entre temps, il courait les filles; on le disait au moins, la malignité publique devant se contenter de médisances et de menus propos, car le bonhomme braconnait pour son compte, muet sur la voie comme un loup.
II
Malorthy le père eut de sa femme une fille, qu’il voulut d’abord appeler Lucrèce, par dévotion républicaine. Le maître d’école, tenant de bonne foi la vertueuse dame pour la mère des Gracches, fit là-dessus un petit discours, et rappela que Victor Hugo avait célébré avant lui cette grande mémoire. Les registres de l’état civil s’ornèrent donc pour une fois de ce nom glorieux. Malheureusement le curé, pris de scrupule, parla d’attendre un avis de l’archevêque, et, bon gré mal gré, le fougueux brasseur dut souffrir que sa fille fût baptisée sous le nom de Germaine.
—Je n’aurais pas cédé pour un garçon, dit-il, mais une demoiselle...
La demoiselle atteignit seize ans.
Un soir, Germaine entra dans la salle, à l’heure du souper, portant un seau plein de lait frais... A deux pas du seuil, elle s’arrêta net, fléchit sur ses jambes et pâlit.
—Mon Dieu! s’écria Malorthy, la petite tombe faible!
La pauvrette appuya ses deux mains sur son ventre, et fondit en larmes. Le regard aigu de la mère Malorthy rencontra celui de sa fille.
—Laisse-nous un moment, papa, dit-elle.
Comme il arrive, après mille soupçons confus, à peine avoués, l’évidence éclatait tout à coup, faisait explosion. Prières, menaces, et les coups même, ne purent tirer de la fille obstinée autre chose que des larmes d’enfant. La plus bornée manifeste en de telles crises un sang-froid lucide, qui n’est sans doute que le sublime de l’instinct. Où l’homme s’embarrasse, elle se tait. En surexcitant la curiosité, elle sait bien qu’elle désarme la colère.