Et il défiait ainsi l’abîme, il l’appelait d’un vœu solennel, avec un cœur pur...
III
Le vicaire de Campagne prit la route de Beaulaincourt et descendit vers Étaples à travers la plaine.
—C’est une promenade, trois lieues au plus, avait dit M. Menou-Segrais, en souriant. Allez à pied, puisque c’est votre plaisir.
Il n’ignorait pas le goût naïf du pauvre prêtre pour les voyages en chemin de fer. Mais cette fois l’abbé Donissan ne rougit pas comme à l’ordinaire... Même il sourit, non sans malice.
Le doyen de Campagne l’envoyait à son confrère d’Étaples, à qui les derniers exercices d’une retraite donnaient beaucoup de souci. Les deux rédemptoristes qui, depuis plus d’une semaine, trois fois le jour, retentissaient, à bout de souffle, demandaient grâce à leur tour. Il semblait impossible d’imposer aux malheureux la suprême épreuve d’un jour et d’une nuit passés au confessionnal: «Votre jeune collaborateur voudra bien nous apporter le secours de son zèle», avait écrit l’archiprêtre. Et l’abbé Donissan accourait à cet innocent appel.
Il allait, sous une pluie de novembre, à grands pas, au milieu des prés déserts. A sa gauche la mer se devinait, invisible, à la limite de l’horizon pressé d’un ciel mouvant, couleur de cendre. A sa droite, les dernières collines. Devant lui, la muette étendue plate. Le vent d’ouest plaquait sa soutane aux genoux, soulevant par intervalles une poussière d’eau glacée, au goût de sel. Il avançait pourtant d’un pas régulier, sans dévier d’une ligne, son parapluie de coton roulé sous le bras. Qu’eût-il osé demander de plus? Chaque pas le rapprochait de la vieille église, déjà reconnue, si étrangement casquée dans sa détresse solitaire. Il y devine, autour du confessionnal, le petit peuple féminin, habile à gagner la première place, querelleur, à mines dévotes, regards à double et triple détente, lèvres saintement jointes ou pincées d’un pli mauvais—puis, auprès du troupeau murmurant, si gauches et si roides!... les hommes. Chose singulière, et l’on voudrait pouvoir dire, en un tel sujet, exquise! Le rude jeune prêtre, à cette pensée, s’émeut d’une tendresse inquiète; il hâte le pas sans y songer, avec un sourire si doux et si triste qu’un roulier qui passe lui tire son chapeau sans savoir pourquoi... On l’attend. Jamais mère sur le chemin du retour, et qui rêve au merveilleux petit corps qui tiendra bientôt tout entier dans sa caresse, n’eut dans le regard plus d’impatience et de candeur... Et déjà se creuse, à travers le sable, le lit du fleuve amer, déjà la colline aride et la haute silhouette du phare blanc dans les sapins noirs.
Depuis des semaines, l’abbé Menou-Segrais n’espère plus lire dans un cœur si secret. Le sombre silence du vicaire semblait jadis moins impénétrable que sa présente humeur, toujours égale, presque enjouée. Vingt fois il a interrogé l’abbé Chapdelaine, curé de Larieux, qui chaque jeudi confesse l’abbé Donissan. Le vieux prêtre se défend de rien trouver d’extraordinaire dans les propos de son pénitent, et s’amuse bonnement des scrupules de son confrère. «Un enfant, répète-t-il, un véritable enfant, une très bonne pâte. (Il rit aux larmes.) Mais vous voyez partout, cher ami, des cas de conscience singuliers!... (Sérieux): Je voudrais que vous entendiez ses confessions. Voyons! nous avons tous passé par là, au début de notre ministère: un peu d’inquiétude, des rêveries, un goût exagéré de l’oraison... (Tout à fait grave): L’oraison est une très bonne chose, excellente. N’en abusons pas. Nous ne sommes pas des Chartreux, cher ami, nous avons affaire à de bonnes gens, très simples, et qui, pour la plupart, ont oublié leur catéchisme. Il ne faut pas voler trop haut, perdre contact. (Riant de nouveau): Imaginez ça! Il se donnait la discipline. Je ne vous décrirai pas l’instrument: vous ne me croiriez point. Je lui ai interdit ces sévérités absurdes. Il a, d’ailleurs, cédé tout de suite, sans discussion. Il m’obéit, j’en suis sûr. Je n’ai jamais rencontré de sujet plus docile: une très bonne pâte.»
L’abbé Menou-Segrais juge inopportun de prolonger la discussion et, toujours prudent, feint de se rendre à de si bons arguments. Mais il se demande avec curiosité: «Pourquoi diable l’enfant a-t-il choisi, entre tant, cet imbécile?...» Il finit par perdre le fil de ses déductions subtiles. La vérité, toutefois, est si simple! L’abbé Donissan, de tous, a tranquillement choisi le plus vieux. Non par bravade ou dédain, comme on pourrait le croire; mais parce que cette promotion à l’ancienneté lui semble admirablement judicieuse, équitable. Mêmement, chaque jeudi, il écoute le petit discours de M. Chapdelaine. Il est seul au monde capable de recueillir une si pauvre parole, et avec tant d’amour que le bonhomme, surpris et flatté, finit par trouver lui-même un sens à son bredouillement confus.
... Oserait-il s’avouer, pourtant, ce jeune prêtre audacieux, qu’il recherche pour elle-même la pieuse sottise? Peut-être, il l’oserait. Mais il sait si peu de chose du grand débat dont il est l’enjeu! Il soutient une gageure impossible, et ne s’en doute pas. Sans doute l’avertissement solennel de l’abbé Menou-Segrais l’a troublé pour un temps, puis un autre travail a tellement endurci son cœur qu’il est comme physiquement insensible à l’aiguillon du désespoir. Au plein du combat le plus téméraire qu’un homme ait jamais livré contre lui-même, il ne délibère pas de le livrer seul: littéralement, il n’éprouve le besoin d’aucun appui. Ce qui pourrait être présomption n’est ici que simplicité: il est dupe de sa force, comme un autre de sa faiblesse; il ne croit rien entreprendre que de commun, d’ordinaire. Il n’a rien à dire de lui.