—Des nigauds, fait-il, des ignorants, des culs-terreux qui ne savent pas lire. J’en rencontre assez souvent, sur les marchés, dans les foires de Calais jusqu’au Havre. Que de bêtises on entend! Que de misères! J’ai un frère de ma mère prêtre, moi qui vous parle.
Il se pencha de nouveau vers une haie épaisse et courte, hérissée d’épines; après l’avoir tâtée, reconnue de ses longs bras agiles, entraînant le vicaire sur la droite, avec une vivacité singulière, il découvrit une large brèche et, s’effaçant pour le laisser passer:
—Constatez vous-même, fit-il, je n’ai pas besoin d’y voir. Un autre que moi, par une nuit pareille, tournerait en rond jusqu’au matin. Mais ce pays-ci m’est connu.
—L’habitez-vous? demanda presque timidement le vicaire de Campagne (car, à mesure qu’il s’éloignait de la ville dont l’avait détourné une succession d’événements inexplicables, une terreur comme apaisée, sourde, mêlée de honte—pareille au souvenir d’un rêve impur—pénétrait profondément son cœur et, la pointe enfin détournée, le laissait faible, hésitant, avec le désir enfantin d’une présence secourable, certaine, d’un bras à serrer).
—Je n’habite nulle part, autant dire, avoua l’autre. Je voyage pour le compte d’un marchand de chevaux du Boulonnais. J’étais à Calais avant-hier: je serai jeudi à Avranches. Oh! la vie est dure, et je n’ai pas le temps de prendre racine nulle part.
—Êtes-vous marié? interrogea de nouveau l’abbé Donissan.
Il éclata de rire:
—Marié avec la misère. Où voulez-vous que je trouve le loisir de penser sérieusement à tout ça? On va, on vient, on ne s’attache pas. On prend son plaisir en passant.
Il se tut, puis reprit avec embarras:
—Je vous demande pardon: ça n’est pas des choses à dire à un homme comme vous. Appuyez franchement sur la droite: il y a près d’ici un fond plein d’eau.