—Je n’ai aucun pouvoir, répondit l’abbé Donissan, avec tristesse: pourquoi me tenter? Non! cette force ne vient pas de moi, et tu le sais. Cependant je t’observe depuis un moment avec quelque profit. Ton heure est venue.
—Cela n’a pas beaucoup de sens, repartit l’autre, doucement. De quelle heure parlez-vous? Est-il encore une heure pour moi?
—Il m’est donné de te voir, prononça lentement le saint de Lumbres. Autant que cela est possible au regard de l’homme, je te vois. Je te vois écrasé par ta douleur, jusqu’à la limite de l’anéantissement—qui ne te sera point accordé, ô créature suppliciée!
A ce dernier mot, le monstre roula de haut en bas du talus sur la route, et se tordit dans la boue, tiré par d’horribles spasmes. Puis il s’immobilisa, les reins furieusement creusés, reposant sur la tête et sur les talons, ainsi qu’un tétanique. Et sa voix s’éleva enfin, perçante, aiguë, lamentable:
—Assez! Assez! chien consacré, bourreau! Qui t’a appris que de tout au monde la pitié est ce que nous redoutons le plus, bête ointe! Fais de moi ce qu’il te plaira... Mais si tu me pousses à bout...
Quel homme n’eût entendu avec effroi cette plainte proférée avec des mots—et cependant hors du monde? Quel homme n’eût au moins douté de sa raison? Mais le saint de Lumbres, son regard fixé vers le sol, ne songeait qu’à celles des âmes que celui-ci avait perdues...
Tout le temps que dura l’oraison, l’autre continua de gémir et de grincer, mais avec une force décroissante. Lorsque le vicaire de Campagne se releva, il se tut tout à fait. Il gisait, pareil à une dépouille.
—Que me voulais-tu, cette nuit? demanda l’abbé Donissan, avec autant de calme que s’il se fût adressé à quelqu’un de ses familiers.
De la dépouille immobile une nouvelle voix monta:
—Il nous est permis de t’éprouver, dès ce jour et jusqu’à l’heure de ta mort. D’ailleurs, qu’ai-je fait moi-même, sinon obéir à un plus puissant? Ne t’en prends pas à moi, ô juste, ne me menace plus de ta pitié.