— Ne mentez pas, Jacques, fit-elle. Je devrais être moins réfléchie, moins prudente. Pour une femme aimée, je sens qu’il y a tant de grâce à n’être plus qu’une enfant, aussi capricieuse, aussi folle et simple aussi, tout à fait simple ! Mais n’est pas étourdie qui veut.

— C’est ainsi que je vous aime, moi, dit-il. J’aime à vingt-trois ans cette ride de rien, presque invisible, ce pli à votre beau front, entre vos deux sourcils. A mon âge, on ne croit plus guère aux capricieuses ni aux folles, et l’étourderie, voyez-vous, est trop souvent la comédie qu’on se joue à soi-même lorsqu’on doute des forces de son cœur. Mais qu’importe, si vous ne doutez ni de vous ni de moi.

— C’est vrai, qu’importe ? fit-elle en détournant un peu son regard vers l’horizon trempé de pluie.

— Françoise, reprit-il après un silence, pardonnez-moi, ce n’est pas cela qu’il faut dire. Je crois en vous, comme je n’ai jamais cru à personne au monde. Je vous crois. Je crois en vous plus encore que je ne vous aime, par une sorte de nécessité, par un mouvement de l’être aussi fort, aussi spontané que l’instinct de conservation. Je dépends de vous, je suis dans votre dépendance. Ou ma vie ne signifie rien, ou elle a son sens en vous. A supposer que l’âme existe, et qu’il m’en ait été donné une, si je vous perds, je l’aurai donc portée en vain, à travers tant d’années vides.

— Qui sait ? dit-elle seulement, de sa voix sage. Qui peut savoir ?

— Je le saurai.

— Moi aussi, je dépends de vous ! s’écria-t-elle soudain, avec un frémissement de joie si profonde qu’elle ressemblait à l’emportement de la colère. Je dépends de vous entièrement. Oui, Jacques, vous espérez quelque chose que vous ne recevrez jamais de moi ni d’aucune autre, et néanmoins vous l’espérez. Pour moi, je n’espère rien. Oh ! mon chéri, ne faites pas cette moue, ne vous hâtez pas de me plaindre. On peut se passer d’espérance si on a le cœur assez fort et assez prompt pour saisir son bonheur comme au vol, et l’épuiser d’un seul coup. Mon chéri, tout mon bonheur tient dans cette minute même, où vous avez tellement besoin de moi. Je suis une pauvre fille maladroite, têtue, solitaire, qui n’exprime pas ce qu’elle sent, et dont vous ne tireriez pas un cri, pas un soupir qui méritât d’être entendu et répété dans vos livres, pas un cri, pas un soupir, quand vous devriez l’écraser.

— Vous écraser, Françoise ? Est-ce vous, si prudente, si sage, qui pouvez parler ainsi ?

— Je ne suis pas du tout ce que vous dites. (Une bouffée de vent, à travers le taillis encore grêle d’avril, lui jetait l’averse au visage et elle passait nerveusement sur ses joues sa petite main blonde.) Ne m’épargnez pas. Ne m’épargnez jamais. Il est vrai que j’ai été prudente et sage, mais c’était pour préparer de loin, pour rendre inévitable et nécessaire, un don de moi si total, si absolu, qu’aucune de celles qui vous ont aimé n’en a jamais rêvé de semblable. Je sais que je me perds, mon chéri. Seulement, je les perdrai toutes avec moi. Oui, je me perds, parce que je vous fais ce soir, à cet instant, une promesse qui ne peut être tenue. Oui, vous m’en voudrez un jour de mon sacrifice, parce que d’avance il est vain. Puis-je croire que je sois justement la seule entre les femmes capable de vous plaire et de vous attacher ? Quelle folie ! Et quand cela serait encore, puis-je espérer de vous rendre ce qui m’appartenait, à quoi j’avais droit, et que vous avez donné à d’autres, épuisé, prodigué, tari — votre jeunesse, votre chère jeunesse, dont je suis jalouse. Mon Dieu, Jacques, regardez-moi ! Que je voie au moins vos yeux ! Vous m’aimez, tout est bien, tout est beau, tout est sacré, rien n’est vain — non, rien n’est vain ! J’ai parlé comme une sotte, et il n’y a qu’un mot de vrai, dans ces folies : c’est qu’en me perdant, je perds avec moi tant de rivales que j’efface aujourd’hui, à jamais, moi la dernière.

— Mon amour, fit-il à voix basse, quel étrange plaisir prenez-vous à vous humilier ?