— Voyez-vous, Jacques, il ne faut pas m’en vouloir. Il faut comprendre. Songez seulement que j’ai vécu dans ce village perdu d’un pays qui n’est pas le mien, quinze ans, quinze ans ! Quinze ans seule, ou presque (vous avez vu mardi, chez Mme d’Houdelot, ces hobereaux ridicules, ces petits paysans titrés), j’ai horreur de me plaindre. J’ai horreur de la pitié, sinon de la vôtre. Je ne dirai pas que j’étais malheureuse. J’attendais ? Quoi ? Est-ce qu’on sait ?

— Vous êtes une âme religieuse, Françoise.

— Non ! non ! s’écria-t-elle, avec une espèce d’emportement sauvage. Je n’ai aucune idée de Dieu, je n’en veux pas avoir. Si je le trouvais jamais, ce serait dans un dénuement si absolu, au fond d’un désespoir si parfait, que je n’ose pas même l’imaginer, et il me semble que je le détesterais. Le seul bienfait que j’ai reçu de mon père est cette incrédulité paisible, sans détours et sans débats, qui ressemble à la sienne.

— Paisible ! Ce mot dans votre bouche, ma chérie !

— Pourquoi pas ? Mais non ! Je ne suis pas ce personnage que vous imaginez, je ne suis pas cette fille romanesque, une héroïne de vos romans. Vos romans ! Je ne puis plus les lire. Mon amour, cela me fait trop mal de vous y rencontrer à chaque page, si subtil, si caressant, avec un visage que je ne connais pas. Mon Dieu ! ce sera déjà bien assez de vos futurs mensonges ! Et savez-vous encore ce qui me rend fière ? C’est que je suis sûre — je ne puis absolument douter — qu’heureuse ou malheureuse, quoi qu’il arrive, vous ne pourrez mettre notre amour dans un livre, jamais.

— Parce que ?…

Elle éclata de rire, et le repoussa doucement vers le tronc du pin.

— Mettez-vous d’abord à l’abri, vous allez gâter votre beau feutre. Vous craignez l’eau du ciel comme les chats. Méchant que vous êtes ! Toute votre vie s’est passée, ainsi qu’au pied de cet arbre, à l’ombre en été, au sec en hiver, et vous n’auriez pas reçu une seule éclaboussure de la boue d’autrui — pas une tache de boue — si…

— Je vous défends ! dit-il. Je vous défends de dire un mot de plus !

— A quoi bon ? puisque vous m’avez bien comprise. Jacques, je ne me crois pas du tout déshonorée. Si j’avais perdu l’honneur, qu’aurais-je maintenant à vous sacrifier ? C’est vous qui le prendrez, mon amour. Vous aurez le droit de me mépriser, dès que vous ne m’aimerez plus, non pour la faute ancienne, mais parce que, vous l’ayant avouée, j’aurai reçu mon pardon de votre bouche chérie, et que je me serai donnée à vous, je me serai donnée à vous quand même. Cela, je suppose, aucune femme de ma race ne l’eût fait. Nous autres Italiennes…