— Attention ! Prends garde ! geignait le moribond d’une voix suppliante, ne lui fais pas de mal ! Ne brise pas sa tête chérie ! Doucement ! Doucement ! Rends-toi, Bisbillitta, il n’y a pas de honte, il est fort. Rends-toi, ma fille. Aie pitié, camarade ! ce n’est pas une femme comme les autres. Une seule goutte de sa chère salive sucrée me rendrait la vie, et elle était entre nous deux jadis comme une branche de pommier fleuri.

Il avait refermé sur la botte du Français, en gémissant, sa large main de coureur des bois. L’Indienne coula son regard vers la terre, vit tout en un clin d’œil, s’enleva comme un oiseau, et vint se poser si près de son ennemi qu’il fit pour l’atteindre un pas rapide. La boule de cuivre lui échappa en sifflant, et alla sonner sur les poutres, tandis qu’il s’écroulait au sol, la face écrasée contre l’argile. Tout se passa dans un éclair. Il reçut le petit corps, lancé à toute vitesse au travers des reins. De ses deux cuisses, elle pressait étroitement la jambe libre, et glissant son bras nu autour du cou, elle posa l’autre main sur la nuque, en se roidissant. L’air manqua aux poumons du Français, et il sentait craquer ses vertèbres.

— Donne ton couteau, disait-elle tout bas en guarani. Je le veux. Donne ! Donne !

L’attaque avait été trop précise et trop prompte, calculée avec tant d’art, pour qu’il pût lui opposer sans péril une résistance brutale. Au contraire, il mollit ses muscles, s’abandonna, roula doucement sur lui-même, jusqu’à ce qu’il eût dégagé sa hanche droite. D’ailleurs, la frénésie de la lutte, l’étreinte silencieuse du corps bondissant, et aussi l’odeur de l’alcool l’avaient comme enivré. Presque à son insu, sa propre main se serra autour de la poignée de l’arme avec une violence inouïe. Et il frappa de bas en haut, si fort qu’il ne sentit aucune résistance, et crut d’abord avoir manqué son coup.

Elle s’était relevée en même temps. Le regard qu’elle lui donna avait une espèce de sérénité triste, une majesté barbare, et quelque chose encore, qui ressemblait à une incompréhensible tendresse. C’était la nuit, la nuit même, l’immense nuit de la terre sauvage, son appel impérieux, sa soumission désespérée, la chaleur femelle de ses flancs d’ombre. Tel quel, il n’osait affronter ce regard, sans pouvoir néanmoins baisser le sien. Et, comme dans la lutte la lanterne s’était détachée de la poutre et brûlait à terre, il la ramassa sans mot dire, honteusement.

La fille était toujours devant lui, immobile, mais la tête à présent penchée vers le sol. Elle eut un mouvement des épaules d’une lassitude et d’une dignité incomparables, et s’éloigna lentement, d’un pas un peu inégal, les deux mains croisées sur son ventre, jusqu’au coin le plus ténébreux, où elle s’assit, ramenant sur ses genoux sa pauvre robe de coton, en silence.

....... .......... ...

— Monsieur… Hé ! monsieur, disait l’homme étendu (ce vague murmure s’élevait à peine au-dessus du sol) monsieur… fais-lui rendre le couteau, camarade. Méfie-toi. Elle l’a pris à ma ceinture, la rusée.

— Fichez-moi la paix, vous ! cria Darnetal, furieux. Vous avez failli me faire tuer, imbécile ! Encore un mot, et je flanque le feu à votre baraque. Il y a de quoi devenir fou, ma parole ! Que m’importe son couteau ! Je l’ai arraché de ses mains tout à l’heure. Il faut qu’elle l’ait escamoté de nouveau, satanée petite sorcière.

Il éleva la voix sur cette dernière injure, par défi, et aussi dans l’espoir qu’elle allait répondre, tenir tête, qu’il entendrait de nouveau sa voix bien vivante. Car déjà, au fond de lui-même, il ne doutait plus de l’avoir sérieusement blessée.