La symphonie a provoqué des manifestations opposées. Il note des chuts et plusieurs coups de sifflet, mais sans aucune amertume, déclare qu'elle «a très bien marché», et conclut: «En somme, succès[16]

La première représentation de Djamileh eut lieu le 22 mai 1872, et voici ce qu'il m'écrivait le 17 juin: «Djamileh n'est pas un succès. Le poème est vraiment antithéâtral, et ma chanteuse a été au-dessus de toutes mes craintes. Pourtant, je suis extrêmement satisfait du résultat obtenu. La presse a été très intéressante, et jamais opéra-comique en un acte n'a été plus sérieusement, et, je puis le dire, plus passionnément discuté[17].» Si l'on veut rapprocher de cette lettre les jugements des critiques, on en trouvera des extraits dans le volume de Louis Gallet, l'auteur des paroles de Djamileh, Notes d'un Librettiste, pages 26-40.

Il est possible qu'en sortant de la première de Carmen, il ait subi une dépression morale passagère, mais Guiraud ne me l'a pourtant pas signalée, n'y attachant pas probablement plus d'importance qu'il ne convenait, et il ne m'a pas parlé de cette marche dans Paris qui aurait duré toute la nuit et pendant laquelle Bizet, seul avec lui, aurait exhalé sa douleur. D'ailleurs, dans un article du Théâtre[18], sur la Millième Représentation de Carmen, Ludovic Halévy a écrit ceci qui est très positif: «Nous habitions, Bizet et moi, la même maison..., nous rentrâmes à pied, silencieux. Meilhac nous accompagnait.» M. Vincent d'Indy m'a raconté qu'après le premier acte, lui et d'autres jeunes musiciens rencontrèrent Bizet qui se promenait rue Favart, sur le trottoir où donnait l'entrée des artistes, et qu'ils l'entourèrent en le félicitant de tout ce qu'il y avait de vie dans ce premier acte. Il leur répondit doucement:—Vous êtes les premiers qui me disiez ça, et je crains bien que vous ne soyez les derniers.»

Seulement, les dispositions pessimistes ne durèrent pas, et nous avons à cet égard deux témoignages très catégoriques.

Dans la préface des Notes d'un Librettiste, Ludovic Halévy, s'adressant à Louis Gallet, déclare ceci: «Vous donnez, dans votre étude sur Bizet, de bien curieux extraits des articles publiés sur Djamileh. Aussi cruels, aussi injustes, furent les articles sur Carmen. Je vois encore Bizet lisant ces articles, au lendemain de la première représentation. Attristé, oui certes il l'était, mais découragé, non[19].» Et Ludovic Halévy a renouvelé cette affirmation dans son article du Théâtre[20]: «Après cette fâcheuse première, les représentations continuèrent, non pas, comme on l'a dit à tort, devant des salles vides; les recettes étaient, au contraire, honorables et dépassaient généralement celles des pièces du répertoire. Et peu à peu, à chacune des représentations de Carmen, grossissait le groupe, d'abord si mince, des admirateurs de l'œuvre de Bizet. Il en fut ainsi pendant les mois de mars, d'avril et de mai. Bizet partit pour la campagne, attristé, mais non découragé. Il était de nature énergique et il avait en lui-même une légitime confiance.» On remarquera,—Bizet qui était encore à Paris avait pu s'en rendre compte,—que la pièce s'était relevée après la première représentation. Ludovic Halévy le constate, et c'était encore, du reste, l'opinion de la principale interprète. M. Arthur Pougin a écrit dans le Ménestrel[21] un article intitulé La légende de la chute de Carmen et la mort de Bizet. Or, voici ce qu'on y trouve: «Oui certainement, Me Galli-Marié a raison, et il faudrait en finir une bonne fois avec cette légende bête et inexacte de la chute de Carmen qui aurait causé la mort de Bizet... Je n'ai jamais cessé de protester, pour ma part, contre cette sottise, et j'estime qu'il est bon et utile de rétablir les faits. C'est ce que Me Galli-Marié a fait récemment, dans une conversation avec un de nos confrères de province, M. Bernard, rédacteur du Petit Niçois, qui la rapporte en ces termes:

—L'insuccès de Carmen à la création, mais c'est une légende! Carmen n'est pas tombée au bout de quelques représentations, comme beaucoup le croient... Nous l'avons jouée plus de quarante fois dans la saison, et quand ce pauvre Bizet est mort, le succès de son chef-d'œuvre semblait définitivement assis.»

Gallet rapporte aussi de son côté, dans ses Notes d'un Librettiste, des faits qui ne laissent subsister aucun doute sur l'état d'esprit de Bizet[22]. À sa demande, Gallet avait écrit pour lui un poème sur Geneviève de Paris qu'il destinait, une fois mis en musique, aux concerts Lamoureux. C'est afin de s'entretenir avec lui de ce poème que Gallet alla le voir pour la dernière fois avant son départ pour la campagne et peu de jours avant sa mort. «Je le trouvai, dit-il, un peu accablé, souriant d'un sourire encore mélancolique, plein d'ardeur pourtant à la pensée du labeur prochain. Assis à l'angle de la cheminée, dans son fauteuil de malade, il me parla longuement et de ses souffrances passées et de ses rêves d'avenir.—La maladie, il en riait déjà, la croyant vaincue!—Les rêves, il les recommençait avec une satisfaction toujours nouvelle! Bien loin déjà étaient Djamileh, disparue si vite, Carmen, discutée, dédaignée aussi par certains, L'Arlésienne plus heureuse, Don Rodrigue même arrêté dans son essor par l'incendie de l'Opéra et la préférence accordée à un autre ouvrage. Toutes les forces renaissantes du compositeur, toute son ardeur rajeunie tendaient alors vers cette Geneviève pour l'achèvement de laquelle il s'était donné naguère trois mois: mai-juin-juillet[23]

Eh bien, le vrai Bizet, le voilà. C'est le même que celui qui m'écrivait, sachant qu'il n'avait pas le prix au concours de la cantate pour l'exposition de 1867: «J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini.» C'est celui qui ne pensait plus aux ouvrages représentés et ne songeait qu'aux œuvres projetées. Au Bizet rapetissé par la légende, l'histoire oppose le Bizet réel: un consciencieux et pas un vaniteux. Et si elle ne diminue pas ainsi, chez ses admirateurs, la profondeur des regrets, puisqu'elle permet de mesurer, au contraire, toute l'étendue de la perte, du moins leur offre-t-elle une image fidèle du maître regretté, image qu'ils conserveront pieusement dans son intégrité et dans sa pureté[24].

edmond galabert.