Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!
Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes paroles: les Adieux à Suzon d'A. de Musset; À une fleur, du même, le Grillon de Lamartine (un peu Saint-Georges), un adorable Sonnet de Ronsard, une petite mièvrerie gracieuse de Millevoye, et une folle guitare de Hugo.
Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux musiciens à mutiler les poètes.
Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires strictement, et je reviens au galop.
Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin, hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.
À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon cœur.
Octobre 1866.
Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre bon cœur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon cœur... Edmond me raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave Edmond, le complément de la nature des sexes comporte avec lui le contact de deux épidermes... Sors de là, mon brave homme... Chamfort était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis artiste!—N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues... politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi, il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise, la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles, c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions, les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi, plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer, faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux; plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable, implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias, Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer, le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un peu écorcher le sens des mots pour le définir... Science de la sagesse... C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez, je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la raison avance. Vous ne croyez pas... c'est vrai, pourtant! Faites-moi donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites où est le mal? je vous lâche et je ne discute plus, parce que vous avez raison! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant, mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment! (Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond! Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne! elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte, proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui, je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire, tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris. Cela vous est égal et vous avez bien raison.
Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain proférait ce vers:
Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.