Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées: des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac, lors des répétitions de Mercadet. Le grand romancier, pour dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par découvrir l'adresse de son illustre ami.
Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en 1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers, les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode, du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non loin de Madrid.
LE CHATEAU DE MADRID AU XVIIIe SIÈCLE.
L.-G. Moreau, pinxit.
«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant à travers l'obscurité de la nuit.
«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez! Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.»
Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà, sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M. de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts, avec cette particularité que les deux adversaires se battirent à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas touchés... et combien d'autres!...