Sachons d’abord que l’ordre des tableaux fut indiqué, voulu par Monet lui-même. Quelle pensée l’a guidé, voilà ce qu’il ne m’a pas dit. Je vais donc tout simplement suivre, depuis l’entrée, le cours naturel de l’inspection du visiteur. Je ne serais pas surpris que l’idée, toute simple, de Monet eût été de faire progressivement un ordre d’éducation pour l’œil soudainement jeté dans un débordement de lumières directes et réfléchies.
Ce Jardin d’eau que nous venons chercher, s’offre précisément dans le panneau que Monet a mis en vue, pour le premier coup d’œil du visiteur. C’est le tableau témoin, l’exposé purement classique du sujet où aucun effort n’est demandé du regardant, qui ne soit d’une rétine moyenne, à l’accoutumance des musées. Pas de limites, pas de ciel, pas de nuages. Des rencontres paisibles de lumières directes avec un minimum de reflets. Une eau limpide et lourde dans l’éclairage classique (toujours cinq heures du soir), où une Providence aimable a semé la plus savante distribution de corbeilles aux grandes feuilles heureuses de sertir de belles fleurs vives qui sont de douces flammes de blanc et de rose. Monet y a su répandre une paix de clartés moyennes qui enveloppe, comme une offrande à destination d’en haut, cette riche floraison d’ici-bas. Il n’est pas de spectacle plus facile à comprendre. Et la poésie en est si simple, et si claire, quoique si haute, que toutes les cultures moyennes s’y laissent bientôt gagner.
Tableau témoin, ai-je dit. Vision moyenne de la lumière des musées, à laquelle nous rapportons nécessairement toutes autres sensations d’optique, parce que celle-ci est de notre accoutumance.
Mais le ciel s’obscurcit. Deux lourdes masses d’ombres—l’une de clair-obscur encore—envahissent la scène pour se rejoindre peut-être tout à l’heure et déchaîner la tempête. Cependant, l’astre, maître encore, jette à l’inquiétude des eaux, dans une trouée d’azur, d’épais flocons de nuées où triomphe je ne sais quel éclair de combat, tandis que, palpitant, sous la menace des choses, le Nymphéa blessé nous fait pressentir les désastres de la catastrophe prochaine.
Pourtant ce ne sont là, encore, que des contrastes d’oppositions inévitables. Après les suggestions de la tempête, nous découvrons aux toiles qui vont suivre les splendeurs des fêtes de la lumière en des magnificences de brasiers solaires. Il en est jusqu’à quatre d’un même thème d’éblouissement dans des compositions variées de symphonies lumineuses. Des alignements de Nymphéas dans les clartés tranquilles des banderoles du saule ami, qui laisse passer toutes les flèches de feu dont l’ardeur va se répandre, entre le ciel et l’eau, en des reflets et des reflets de reflets, pour l’indicible extase de notre humanité éblouie. L’image de la nuée se trouvant cerner les Nymphéas, fleurs et feuillages paraissent portés dans l’espace par l’irrésistible poussée des eaux frémissant du ressac où toutes les fluidités confondues de la terre et du ciel, réagissent aux appels de la floraison dans l’ivresse des suprêmes voluptés de la vie.
Ainsi l’art réalise à nos yeux le frémissement heureux de la pelouse liquide, de la voûte bleue, du nuage, de la fleur qui ont quelque chose à nous dire, mais ne nous le diraient pas sans Monet. Aspects éthérés du drame éternel que se joue le monde à lui-même, avec l’homme pour partenaire et spectateur.
Je suis allé parfois m’asseoir sur le banc d’où Monet a vu tant de choses dans les reflets du son Jardin d’eau. Mon œil inexpérimenté a eu besoin de persévérance pour suivre de loin la brosse du Maître jusqu’aux extrémités de ses révélations. A l’inverse du singe de la fable, il a profusément jeté des torrents de lumière sur l’écran de sa lanterne magique. Presque trop, dirait-on, si l’on pouvait se plaindre d’un excès de vibrations lumineuses sous les transparences des nappes de voies lactées qui nous tentent des éblouissements de l’Infini.
A son plan, quel qu’il soit, le Nymphéa n’est là que pour témoin de l’univers dans l’ambiance des envolées de couleurs dont l’aile nous emporte au delà des essors de l’imagination. Aussi, pour tout achever, voici qu’en des retraites de feuillages, l’ardeur apaisée d’une eau de mare dormante se découvre pour aiguiser le
contraste du Jardin d’eau incendié, par des tempêtes de lumières, du ciel éblouissant à la terre embrasée et de la terre embrasée au ciel éblouissant.