Cette question surprit Lahrier.
— Ma foi, dit-il, je n’en sais rien, moi. Où ça se trouvera.
— Dînons ensemble, en ce cas ?… Je vous invite ; vous voulez bien ?
— Vous êtes trop aimable…
— Allons donc !… Mon cher, j’adore la jeunesse. Entendu, hein ?
Le salon s’était vidé. Seuls Gripothe, Gourgochon et le commis d’ordre Guitare s’étaient attardés devant la fenêtre à causer de Letondu, qu’on venait de fourrer à Bicêtre avec la camisole de force. Bourdon, emballé de prodigalité, les convia, du coup, tous les trois, et ils acceptèrent, stupéfaits.
— Eh bien, en route !… Nous allons dîner à Montmartre !
On tomba d’accord pour Montmartre. Lahrier y connaissait des endroits rigolos ; la boîte de Derouet, entre autres, la Crécelle, une façon de bouge-concert situé au pied de l’Élysée et où on achèverait la soirée en gaieté. Bourdon voulut tout ce qu’on proposa, et la bande s’achemina tout doucement vers les quais, distingués dans les enfoncements de la rue Bellechasse, blancs, au-dessous des verdures poussiéreuses des Tuileries.
III
Sur le seuil hermétiquement clos de la Crécelle, une demi-douzaine de badauds stationnaient, la tempe tendue, avec des profils recueillis que laissait deviner la flamme d’un bec de gaz planté au bord du trottoir. Et le fait est que les coups de gueule de Derouet, — ces coups de gueule dont la renommée amenait chaque soir sur Montmartre de longues bandes vadrouilleuses affluant là des quatre extrémités de Paris, — transperçaient les épais culs de bouteilles de la porte, enjambaient le trottoir, franchissaient la chaussée, s’en venaient expirer en appels lointains à l’oreille des voyageurs juchés sur le tramway de l’Étoile.