Une fois qu’il passait devant la porte ouverte du rédacteur Chavarax, il aperçut le bureau vide, et, sur la table, un dossier gigantesque, de la hauteur d’une cage à serins.
Le legs Quibolle !…
Sauter dessus, s’en emparer comme d’une proie et l’emporter en son repaire, fut pour lui l’affaire d’un instant. Accomplie à l’insu de tous, l’opération réussit à merveille, et une heure après, — pas deux ; une ! — la question était tranchée. Entre les mains secouées de zèle du terrible Van der Hogen, une à une les pièces du dossier s’en étaient allées Dieu sait où, voir si le printemps s’avançait ; celles-ci lâchées sur la province à fin de compléments d’instruction, celles-là emmêlées par erreur à des pièces d’autres dossiers. D’où un micmac de paperasses à défier un cochon d’y retrouver ses petits et l’immobilisation définitive d’une affaire devenue insoluble.
M. de La Hourmerie, pris au dépourvu, n’en fut pas moins très remarquable, d’une audace tranquille qui stupéfia Lahrier.
— Monsieur, dit-il, l’affaire a été soumise il y a huit jours à l’examen du Conseil d’État. Mais peu importe ; veuillez vous asseoir, je vous prie. Vous veniez pour vos chandeliers ?
— Oui monsieur, dit le conservateur. Et pour ma jumelle marine.
C’était vrai. A bout de patience, écœuré de vaines attentes, il s’était enfin décidé à faire son petit coup d’État en venant à Paris, lui-même, disputer aux lenteurs administratives son humble part du legs Quibolle. Et il conta que depuis vingt minutes il errait, triste chien perdu, par les tortueux dédales de la Direction. Bien sûr il ne se plaignait pas ; mais à ses étranges sourires, à ses mots qui ne trouvait pas, à ses phrases pudibondement interminées, on reconstituait les dessous de sa lamentable odyssée ; on pressentait sur quels extraordinaires locaux il avait dû pousser des portes ! combien de corridors enchevêtrés avaient vu et revu sa mélancolique silhouette, aux épaules voûtées un peu déjà, par l’âge.
Il se justifia, d’ailleurs :
— Je vous demande mille pardons, monsieur, de venir ainsi vous troubler au milieu de vos occupations, mais ma situation toute spéciale me fera excuser, je l’espère. Il faut vous dire qu’en me nommant à Vanne-en-Bresse, M. le Ministre des Beaux-Arts ne m’a pas… euh, comment dirais-je ?… exceptionnellement favorisé. Mon Dieu non. A beaucoup près, même. Le musée de Vanne-en-Bresse, en effet, n’est pas des plus… intéressants. Certes, dire qu’il n’y a rien à y voir serait de l’exagération ! En somme il possède plusieurs tableaux de maîtres (des copies, naturellement), une belle collection d’insectes et des bocaux de produits chimiques, ce qui est déjà quelque chose. Vous comprenez, pourtant, à quel point cette jumelle et cette paire de chandeliers, — objets d’un haut intérêt, — sont pour moi une bonne fortune…