La plume aux dents, les yeux promenés de gauche à droite, le chef de bureau s’était remis à la besogne, mais sa pensée, hantée désormais, le servait mal. Visiblement la lettre de Bourdon lui avait tourné les sangs, tombée dans sa béatitude à la façon d’un billet de faire-part dans l’entrain qu’il glace d’un seau d’eau, d’une joyeuse fin de dîner. Ç’avait été le brutal rappel à de fâcheuses préoccupations momentanément écartées. Il se surprit à tourner une page sans avoir conservé le souvenir d’en avoir lu une seule ligne, et à cette preuve criante du trouble qui l’agitait, il ne put retenir un claquement de langue.
Violemment il sonna Ovide qui parut.
Ovide, quand il s’apprêtait à recevoir une communication, ouvrait une bouche de boîte aux lettres. A la question posée par M. de La Hourmerie, avec un calme bien feint : « Est-ce que M. Letondu est parti ? » il eut, de la tête, un léger recul étonné :
— M’sieu Letondu ? Ah ben oui… Je m’étonne s’il s’en va jamais avant dix heures.
— Du soir ? s’exclama M. de La Hourmerie.
— Bien sûr, du soir.
Le garçon de bureau ricana, amusé de la figure du chef qu’abrutissait cette révélation. Et il conta la belle histoire arrivée à Boudin, le concierge, quelques jours auparavant.
Celui-ci, las d’avoir attendu vainement jusqu’à plus de neuf heures et demie le départ de Letondu, inquiet, naturellement, et pressé de se mettre au lit, avait fini par monter voir en personne, une bougie au fond d’un cornet de papier. Doucement il avait entrebâillé la porte et passé le haut de la tête en déclarant d’une voix à la fois suave et ferme :
— Faut s’en aller, monsieur Letondu ; les bureaux ferment à quatre heures.
Letondu qui, seul dans la nuit, effrayant et inexplicable, était debout sur sa cheminée, était alors descendu de son perchoir ; et il s’était avancé vers la porte, à ce point suave, lui-même, par ses yeux en boules de loto et le grimacement contorsionné de sa bouche, que le prudent Boudin avait regagné sa loge in summa diligentia. Depuis ce temps il laissait Letondu à son ombre et à son mystère, se couchait à huit heures moins le quart et pressait la poire à air, quand l’employé, au milieu de la nuit, demandait : « Cordon, s’il vous plaît ! »