— Diable ! encore un jour où je n’arriverai pas à midi.

Et les mains dans les poches, achevant sa cigarette, il attendit la fin du défilé.

Au-dessus de lui, c’était l’éblouissement d’un après-dîner adorable. Comme il advient tous les ans, Paris, qui s’était endormi au bruit berceur d’une pluie battante, s’était réveillé ce matin-là avec le printemps sur la tête, un printemps gai, charmant, exquis, tout frais débarqué de la nuit sans avoir averti de sa venue, en bon provincial qui arrive du Midi, tombe sur les gens à l’improviste et s’amuse de leur surprise. Par delà les toits des maisons, derrière les hautes cheminées, le ciel d’avril s’étendait d’un bleu profond et sans un nuage, perdu au loin dans une grisaille brumeuse. Une immense nappe de soleil balayait d’un bout à l’autre la chaussée blondie du boulevard dont les fenêtres, à l’infini, miroitaient comme des lames d’épée, et sur l’asphalte des trottoirs les ombres jetées en biais des platanes et des marronniers semblaient des bâtons d’écolier tracés par une main géante.

Lahrier, mis en joie dès le matin au seul vu d’un reflet cuivré se jouant par la cretonne fleurie de son rideau, avait déjeuné en deux temps auprès de sa fenêtre ouverte ; puis, tourmenté de l’impérieuse soif de sortir sans pardessus pour la première fois de l’année, il avait, de son pied léger, gagné la place de l’Opéra, remonté le boulevard jusqu’à la rue Drouot, le long des arbres déjà encapuchonnés de vert tendre, faisant le gros dos sous le soleil dont la bonne tiédeur lui caressait l’épaule à travers l’étoffe du vêtement.

Mais comme il revenait sur ses pas, talonné par l’heure du travail, équitablement partagé entre le sentiment du devoir et son amour du bien-être, brusquement il s’était rappelé n’avoir pas pris de café à son repas, et devant cette considération il avait imposé silence à ses scrupules.

Le ministère pouvait attendre. Aussi bien était-ce l’affaire d’une minute.

Et il s’était attablé à la terrasse du Café Riche.

Le malheur est qu’une fois là, le chapeau ramené sur les yeux, le guéridon entre les genoux, Lahrier s’était trouvé bien. Il s’était senti envahi d’une grande lâcheté de tout l’être, d’un besoin de se laisser vivre, tranquillement, sans une pensée, tombé à une mollesse alanguie et bienheureuse de convalescent. Dans sa tasse emplie à ras bords un prisme s’était allumé, tandis que le flacon d’eau-de-vie projetait sur le glacis de la tôle une tache imprécise et dansante, aux tons roux de topaze brûlée. Et vite, à sa jouissance intime de lézard haletant au soleil dans l’angle échauffé d’un vieux mur, quelque chose s’était venu mêler : une vague velléité de demeurer là jusqu’au soir à se rafraîchir de bière claire en regardant passer les printanières ombrelles, la vision entr’aperçue d’une journée entière de paresse — inévitablement compliquée d’un lâchage en règle du bureau. Une irritation sourde avait germé en lui sans qu’il s’en fût rendu compte, une rancune contre l’Administration, cette gêneuse, empêcheuse de danser en rond, qui se venait placer entre le beau temps et lui comme pour donner un démenti, malgré la loi et les prophètes, à la clémence infinie du bon Dieu.

Et pour quoi faire !…

Dans la montée houleuse de son indignation, volontiers, il eût arrêté les passants pour leur poser la question, en appeler à leur bonne foi de cet excès d’iniquité, leur demander si, véritablement, c’était une chose raisonnable qu’on le vînt dépouiller ainsi de son droit au repos, à la brise d’avril, à la pureté immaculée de l’azur. Longuement, pitoyablement, il avait haussé les épaules :