C’en était trop. Il était dépassé. D’un grand geste désespéré il abandonna la partie, s’en tenant dès lors à d’ironiques petits rires où ses nerfs tâchaient à se détendre, tandis que M. Nègre, implacable, poursuivait, répétait : « Eh oui !… vous en faites comme M. Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Que voulez-vous ; vous êtes une nature compliquée. » Il clôtura la discussion d’un « Fort bien » qui puait le fiel à plein nez, et il gagna la sortie sans reparler autrement de démissionner, d’ailleurs. Toutefois, la main sur le bouton de la porte :

— Je m’incline devant une volonté supérieure, mais de cet instant, déclara-t-il avec une solennité âpre, tout est fini entre M. Lahrier et moi. Cet employé me devient un étranger et je m’en désintéresse complètement, avec le seul espoir qu’il poussera la bonne grâce jusqu’à ne pas préférer mon cabinet au sien pour y consommer ses turpitudes et y donner de galants rendez-vous. C’est tout ce que j’exige de lui. A cette restriction près, il fera précisément tout ce qui lui conviendra de faire : je le dispense de toute obéissance, de toute présence et de tout travail. Puisse l’État n’avoir pas à payer trop chèrement les conséquences d’une situation que je n’ai point créée et dont ne saurait m’incomber la responsabilité pesante. — Je suis votre humble serviteur.

CINQUIÈME TABLEAU

I

Un mois passa, au cours duquel le détraquement cérébral de Letondu ne fit que croître et embellir.

Letondu, à vrai dire, venait encore à l’Administration ; il y venait même régulièrement. Mais, arrivé à l’heure précise, il s’enfermait en son bureau, s’y verrouillait à double tour et y demeurait de longues heures sans que l’on pût savoir ce qu’il y fabriquait. Des collègues l’ayant mouchardé par le cercle élargi du trou de la serrure, donnaient de vagues éclaircissements : les uns disaient l’avoir vu immobile, les jambes en branches de compas, plongé dans la contemplation d’un vieux planisphère en loques qui décorait lugubrement une des murailles de sa pièce ; d’autres l’auraient surpris exécutant dans la diagonale du bureau des allées et venues de bête en cage, les mains aux reins, et déchaussé !… En fait, on ne savait pas grand’chose. De temps à autre, simplement, des éclats de voix filtraient à travers la cloison : des soliloques où grondaient des colères, des paroles de revanche, de tragiques représailles, d’aubes prochaines qui saignaient déjà à l’horizon en roseurs de bon augure. C’était ensuite, pendant des temps interminables, le silence à l’affreux cortège, semeur d’anxiétés, troubleur d’âmes, qui fait apparaître les gens sur les seuils des portes entr’ouvertes et se questionner de loin, à la muette, avec des regards qui implorent et des fronts qu’embrume le souci d’une préoccupation commune.

Dans tous les yeux, la même interrogation : « Qu’est-ce qu’il fait ?… Qu’est-ce qu’il peut faire ?… Est-ce que, par hasard, il serait mort ? » Et quelquefois, à la joie sans bornes d’Ovide, le soir bleu tombait, puis la nuit, sans que le mystérieux attardé sonnât pour avoir une lampe !… Il avait d’ailleurs renoncé à reconnaître qui que ce fût. Plus une parole à personne, un souhait de bonjour, rien du tout. Sous des sourcils aussi larges que des pouces, il roulait des yeux de fauve traqué ; derrière ce front haut de deux doigts, où la brosse rase des cheveux descendait en pointe d’écusson, le génie de la persécution développait ses âpres germes.

Si un Inconnu ténébreux enveloppait sa vie privée, cela est superflu à dire !…

Les probabilités cependant, — tant, quelquefois, il arrivait pitoyable au bureau, le teint boueux, la cravate lâche, le faux col en accordéon, — étaient qu’il employait ses nuits à errer au hasard des rues, sous les clairs de lune ou les pluies ; et tout cela ne laissait pas de semer quelque inquiétude en les âmes de ces messieurs, en celle, surtout, de M. de La Hourmerie, dont le nom mettait à revenir dans les discours de Letondu une obstination regrettable.

Or, vers le milieu du mois de mai, ce sinistre énergumène puisa dans les lobes distendus de son cerveau deux ou trois petites conceptions d’une réjouissante insanité.