— C’était sûr, prononça-t-il demi-souriant, les bras élargis d’évidence. Voilà six mois que j’attendais ça. Même… (il tira de sa poche une feuille de papier ministre qu’il développa avec soin et qui apparut noire de chiffres)… en prévision de ce qui, fatalement, devait arriver un jour ou l’autre, je me suis livré à un petit travail qui n’est pas sans intérêt et que je vais avoir l’honneur de vous soumettre. Le voici. Si vous voulez bien, nous allons l’examiner ensemble.
C’était un tableau comparé du personnel de la Direction, où figuraient les employés, du plus gros jusqu’au plus humble, leurs noms relégués à l’extrême-gauche, au-dessous de leurs dates d’entrée. Trente petites colonnes parallèles, inégalement semées de nombres entre leurs tracés d’encre rouge, détaillaient, et cela depuis trente ans !… les mouvements d’argent opérés sur le budget du chapitre I, le tout aboutissant à une marge assez vaste enfermant les états de service de chacun en regard de l’avancement dont il avait bénéficié. C’était d’une limpidité de cristal. Oui, ah ! il en avait dû mettre, des jours, des semaines, des mois, à confectionner ce monument !… Que de fiches culbutées les unes sur les autres, en l’emprisonnement de leurs boîtes ! Que de poudreux registres, abattus grands ouverts et fiévreusement triturés à même le plancher des archives ! Que de souvenirs, un à un arrachés à la mémoire hésitante des vétérans des Dons et Legs !…
Mais quel terrain de discussion, aussi !…
Dans le seul ton dont Chavarax, l’index pointé vers son papier, prononça : « Les chiffres sont là ! » tenait toute l’inanité des chicaneries de mauvaise foi.
En vain, M. Nègre affolé, les reins fléchis sous le fardeau de sa responsabilité pesante, bégayait :
— Oui, oui… parfaitement, nous reparlerons de ça plus tard ; procédons par ordre, et avisons au plus pressé !
— Pardon ! Ah pardon ! Permettez ! insistait l’inexorable Chavarax. Ceux qui sont morts sont morts, n’est-ce pas ? Eh bien ! qu’ils nous laissent tranquilles. Le pressé, c’est le sort des vivants. La disparition de M. de La Hourmerie laisse 8.000 francs disponibles, ce qui n’est pas un liard, et permet de donner bien des satisfactions depuis longtemps attendues. Or, deux combinaisons se présentent :
Ou l’augmentation pure et simple de tout le petit personnel, calculée sur 225 francs par tête (j’ai fait le compte), et 700 francs pour votre serviteur avec la place de sous-chef qui m’est acquise de ce jour — le traitement minimum de sous-chef est de 4.000 francs ; je suis à 3.300 ; je réclame donc strictement ce qui m’est dû. Vous voyez que je ne suis pas féroce ? — ;
Ou l’augmentation générale, des gros aussi bien que des petits, 500 francs pour ceux-ci, 800 francs pour ceux-là ; — mesure en faveur de laquelle je n’hésite pas à me prononcer et dont l’application serait des plus faciles, ainsi que je vais avoir l’honneur de l’établir à vos yeux.
Il avait avancé la main. Il prit un crayon qui traînait dans l’encombrement de la table et, sourd aux protestations de M. Nègre criant qu’il avait à cette heure bien d’autres chiens à peigner et qu’on verrait clair le lendemain, il poursuivit. C’était un garçon ingénieux ; son sac contenait plus d’un tour. Il démontra, clair comme le jour, que si, au point de vue pratique, le décès de M. de La Hourmerie n’était qu’une porte entre-bâillée, cette porte, on la pouvait ouvrir à deux battants en mettant à la retraite Bourdon, un « infirme » que seule maintenait à son poste une charité mal ordonnée.