Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je vais lui ouvrir la porte.

--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, bientôt... Au revoir.

Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...


Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard du Roi.

Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais c'est rudement bon de trembler comme ça.

J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, mais je n'ose pas...

Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...


--Les voilà!