Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.
Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.
--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.
J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la canne à la main.
Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.
--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?
C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir une fière peur.
--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...
--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?
--Oui, monsieur.