--A notre âge, dis-je tout bas à Léon qui vient d'entrer.

--C'est rudement bête, mais ça ne fait rien. Pendant qu'il fera noir, je pincerai ta soeur.

--Pince-la fort.

Il ne la pince pas du tout. Il n'y pense pas, moi non plus; le spectacle est trop intéressant. Ah! mon père est un malin. Ce ne sont pas les verres représentant l'histoire du Chaperon Rouge ou du Chat Botté qu'il glisse dans la lanterne; ceux qu'il a choisis peignent en couleurs vives les épisodes divers des campagnes de Crimée et d'Italie, de bons vieux verres que j'avais oubliés, qui m'ont amusé autrefois, qui aujourd'hui m'émeuvent.

Et puis, décidément, mon père a le chic pour montrer la lanterne magique. Il ne vous place pas le verre, bêtement, entre les rainures du fer-blanc, pour le laisser là, immobile, jusqu'à ce que le spectateur lui crie: Assez!--Il a un système à lui. Les premiers tableaux--le départ des régiments,--il les pousse lentement, peu à peu, dans la lanterne, et l'on croit voir défiler, au pas accéléré, le long du drap, les lignards à l'allure ferme et les lourds grenadiers; pour les chasseurs à pied, le verre va un peu plus vite: du pas gymnastique. Quand nous arrivons aux escarmouches, aux combats précurseurs des grandes rencontres, le verre prend une allure fantaisiste, il court avec les bersagliers, rampe avec les highlanders et bondit avec les zouaves. Pour les batailles, c'est terrible. C'est à peine si, dans le va-et-vient rapide des personnages qui s'égorgent sur le drap blanc, on arrive à distinguer les formes humaines, à voir autre chose qu'une effrayante mêlée, une masse informe et bariolée éclaboussée de boue rouge. Comme ça donne l'idée d'une bataille! j'en tremble. Et je n'ai même pas la force de hurler comme les autres spectateurs qui, dans l'ombre, poussent des cris de cannibales, des hurlements d'anthropophages.

Heureusement, pour me calmer, des tableaux moins chargés apparaissent. Trois ou quatre personnages tout au plus: des turcos hideusement noirs et des zouaves effrayants, aux longues moustaches en croc, embrochant des Russes qui joignent les mains et des Autrichiens tombés à terre.

--Pas de pitié pour les Autrichemards! crie M. Legros. Et il faudra en faire autant aux Prussiens.

--Tiens! sale Prussien, crie M. Pion, absolument emballé, et dont je perçois dans l'obscurité la longue silhouette tendant le poing vers l'orbe où un soldat blessé agonise, un coup de baïonnette au ventre.

Mon père glisse le dernier verre dans la lanterne et se croise les mains derrière le dos. Il sait que ce tableau-là n'a pas besoin d'être agité comme les autres, que tous les artifices sont inutiles cette fois-ci. Il est sûr de son effet: on a peint sur le verre l'incendie d'un bateau où des malheureux se tordent dans les flammes.

C'est épouvantable.