Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. Elle est partie sans colère, en disant même qu'elle comprenait ça, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.
J'ai pleuré comme un veau.
Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis triste comme tout.
J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours dehors. Il y a tant de choses à voir!
Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils devraient être propres.
Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'épaulettes, de clinquant, de panaches.
Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de la ville.
J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux soldats au pied de cette statue. Le château est converti en ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la convention de Genève.
Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le médecin.