Et il demande tout bas, terrifié:

--Réellement, ils vont les fusiller?

--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue...

--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait ce qui nous serait arrivé!

--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait que des gémissements et des sanglots...

Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous aussi, à retenir nos larmes.

--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande mon père.

--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!... Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire: Non. Comment? Je vous le demande.

--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général?

--J'en viens. Et j'ai là...