--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.

Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. Quelquefois, j'en saisis des bribes:

--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent... Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et une pièce de cent sous vaut partout cinq francs...

Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.

Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens; certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une administration française, mais du moment que l'administration ne nous manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le maintien de toutes les lois françaises, en tant que l'état de guerre n'en réclamait pas la suppression». Des instructions ont paru qui réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de l'impôt foncier fixé pour l'année 1870.

On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.

J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils, mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette des cuirassiers blancs.

Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. Zabulon Hoffner.

En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.

--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui, d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici. Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.