--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une détresse pareille, ça fend le coeur.

Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop polis.

--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...

Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique, pour apercevoir le général français.

Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai crié: «Vive la France!»

Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.

--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?

Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un mouvement tournant de la dernière importance.

--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!

Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus profond.