Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on, collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.
Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations du Moniteur officiel de Seine-et-Oise. Une ignoble feuille de chou que le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.
--Je suis bien de votre avis, fait mon père.
Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le Moniteur officiel collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire un résumé fidèle de ce que contient le journal.
Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et vivre grassement dans les jouissances de la matière.
Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens de petits théâtres, sans engagements fixes.
--C'est épouvantable! dit M. Legros.
--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.
M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.