--Oui, tu savais qu'il me mettait dedans, le vieux brigand!... Tu n'as même pas pensé à tes enfants!... Tu t'en moques, de tes enfants!... Comme de ton mari, n'est-ce pas?... Tout pour ta famille! Une famille de fripons, de canailles!... De canailles!...
J'ai encore de ces cris-là dans les oreilles, de ces cris haineux, mal étouffés par les murs, et qui venaient souvent, la nuit, me terrifier dans mon petit lit. Je savais que mes parents se disputaient et s'insultaient, que mon père bousculait ma mère pour de l'argent. Et depuis ce temps-là j'ai le dégoût et la peur de l'argent. J'ai presque deviné, à douze ans, tout ce que peut faire commettre d'horrible et d'infâme une ignoble pièce de cent sous.
J'ai grandi au milieu de discussions d'intérêt coupées de scènes de plus en plus violentes jusqu'à la mort de ma mère. Ces scènes ont effacé en moi, à la longue, son image douce et bonne, et je ne peux plus la voir quand j'évoque son souvenir, que pâle et craintive, baissant la tête, pauvre bête maltraitée sans pitié par son maître, et fuyant sous les coups. J'ai gardé aussi, de ce temps-là, une grande frayeur de mon père.
Non pas qu'il soit mauvais pour moi. Mais il y a dans son regard quelque chose de méchant qu'il ne peut arriver à adoucir.
--Monsieur n'est pas commode, dit Catherine.
C'est à peu près ça: pas commode, raboteux, à angles droits. Il me gêne. Je me contrains devant lui. Son regard, que je sens peser sur moi, m'a rendu un peu sournois. Paresseux au possible, je joue les studieux--en truquant de toutes les façons.--Je lui désobéis rarement. Je n'ai pas peur qu'il me mette à mort, comme Brutus. Je crains qu'il ne me fasse remarquer, de son ton froid, qu'il a la bonté de ne pas me priver de dessert.
A part les deux heures de leçons que me donne M. Beaudrain, le soir je suis à peu près libre. Je ne m'amuse guère. Sans Léon qui vient souvent jouer avec moi, et le père Merlin, notre voisin, que je vais voir presque tous les jours, je crèverais d'ennui. J'aimerais bien aller m'amuser au chantier; mais mon père me défend de parler aux ouvriers. Un jour, Louise m'a vu causer à l'un d'eux. Elle a mouchardé. J'ai reçu un savon et l'ouvrier aussi.
--Ça t'apprendra à parler à ces gens-là, m'a dit Louise. Avec ça que tu es déjà si bien élevé!
Je voudrais demeurer à Paris. J'ai envie de Paris. Chaque fois que j'y vais, je voudrais y rester, ne jamais retourner à Versailles. C'est ennuyeux comme tout, Versailles, ennuyeux comme tout. On dirait que c'est mort.
--Une ville charmante, dit M. Beaudrain.