Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon grand-père!...

Jamais!... Jamais!...

XIX

Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne dirai rien.

Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des ignominies qui m'écrasent.

L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.

Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.

Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.

J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on?