Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.

--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille aujourd'hui. Je frotte...!

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de nous, une bataille terrible, sans doute.

--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.


Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à Saint-Germain...

Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de Saint-Cloud...

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées...

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière eux des Français prisonniers.