C'est drôle, Léon est convaincu que les Français ont été vainqueurs. Je ne sais pas comment il s'arrange, mais c'est comme ça. Il admet bien qu'en définitive nous sommes battus, mais battus sans l'être, battus avec le beau rôle, battus pour la forme. Il prétend qu'au fond, en poussant jusqu'au bout l'examen des faits, en approfondissant la question, il est impossible de douter de notre succès définitif. C'est un succès moral, ce succès-là; mais enfin c'est un succès--et le plus grand.

--Crois-tu, par exemple, me demande-t-il, que Paris en deuil, silencieux et digne, assistant avec une hauteur méprisante à l'entrée des Prussiens, n'a pas remporté sur l'ennemi une grande victoire morale?

Je n'en sais rien.

--Et puis, vois-tu, continue Léon, dans cette guerre, nous nous sommes conduits autrement que les Prussiens. Ils ont agi en barbares, et nous en chevaliers. Ah! si nous n'avions pas été trahis!... Tiens! regarde ce morceau de pain noir que nous avons fait encadrer. Regarde-le, et dis-moi si une population qui se résigne à en faire son unique nourriture pendant de longs mois, n'est pas une population héroïque. Trouve-moi beaucoup de villes capables de faire ce qu'a fait Paris!

Je crois qu'on en trouverait pas mal. Léon a évidemment une aptitude toute spéciale à expliquer et à justifier nos revers.

--C'est que je suis un bon Français, un patriote!

Je m'en doutais.

Là-dessus, il me fait voir une quantité de dessins et de gravures qu'il a rapportés de Paris, des chromolithographies représentant l'Alsace et la Lorraine en deuil, avec une fleur tricolore dans les cheveux, la France prise à la gorge par un Prussien ivre qui tient une torche à la main; et, enfin, il déroule une grande image, enluminée de couleurs criardes, où l'on voit trois dames habillées, la première en bleu, la seconde en blanc, la troisième en rouge, qui passent, la tête haute, devant un groupe d'officiers allemands, verts de rage. C'est intitulé: «A Metz. Quand même!»

--Jamais les Prussiens n'auront le coeur de l'Alsace, dit Léon.