Moi, j'ai été les voir, une fois. Je suis arrivé au bout de la rue Saint-Pierre comme une colonne de ces malheureux passait sur l'avenue de Paris, entre deux files de cavaliers. Des hommes en uniformes de gardes nationaux, en habits civils, en haillons, blessés, éclopés, portant au front la colère de la défaite et le désespoir de la cause perdue, s'avançaient farouches, la tête haute, avec la vision de la mort. La foule les huait. Des bourgeois, la face éclairée par la satisfaction immonde de la vengeance basse, levaient sur eux leurs cannes, passaient entre les chevaux des soldats pour cracher au visage des vaincus. Derrière, venaient des femmes, toutes têtes nues; des femmes du peuple, portant la jupe d'indienne, le tablier bleu, d'autres habillées de riches costumes. On leur avait enlevé leurs ombrelles, à celles-là, leurs ombrelles qui auraient pu les garantir du soleil, et qu'un dragon avait accrochées à sa selle. Elles se hâtaient, les pauvres, faisant de grands pas pour suivre la colonne, pendant que les injures et les coups pleuvaient sur elles, pendant que des messieurs très bien leur jetaient des insultes sans nom, que des dames du monde leur lançaient des pierres.
Je me suis sauvé, écoeuré, et j'ai regardé longtemps, le soir, le ciel tout rouge, sanglant, du côté de Paris, où la bataille continue.
Car la Commune ne veut pas se rendre, elle veut résister jusqu'à la mort, et l'on annonce que ses soldats, en se repliant devant l'armée versaillaise, pétrolent la ville et l'incendient.
Mon père est désolé. Il se souvient qu'il n'a pas renouvelé la police d'assurances du chantier de la rue Saint-Jacques; il sait que les communards occupent encore le quartier, et il attend, dans les transes.
Un matin, on sonne. C'est le facteur. Mon père va lui ouvrir et revient, en tenant une lettre à la main, rejoindre ma soeur et Mme de Folbert assises sur un banc du jardin. Il déchire l'enveloppe, mais, au moment d'ouvrir la lettre, il est pris d'un tel tremblement nerveux qu'il est forcé de la passer à ma soeur.
--Tiens, lis... C'est de Paris...
Louise commence:
--Monsieur--Tout est sauvé...
--Hein? fait mon père. Tu dis?...