--Le père Merlin! C'est le bon Dieu qui l'a puni.
Un jour que le vieux m'avait parlé longtemps de ses enfants et de sa femme, comme si de rien n'était, en se déclarant même très malheureux de les avoir perdus, j'ai osé demander à Mme Arnal ce que c'était que le concubinage. Elle a commencé une explication vague, s'est troublée et a fini par me dire, en me fouillant de ses yeux profonds, qu'il ne fallait jamais parler de ces choses-là, que tout ça «c'était bien vilain».
Ce qui est vilain, aussi, c'est de ramasser du crottin dans la rue. Pourtant le père Merlin, tous les soirs régulièrement, recueille celui du quartier. Il se promène dans les rues, pendant une petite heure, avec une pelle et une brouette. Quand il rentre, sa brouette est toujours pleine. On dirait que les chevaux le connaissent et qu'ils tiennent à lui faire plaisir.
J'ai voulu l'aider autrefois dans sa chasse à l'engrais, dans ses pérégrinations à la recherche de la fiente chevaline. Mais Louise m'a rencontré un soir, précédant la brouette, la pelle sur l'épaule, faisant le service d'éclaireur; elle a prévenu mon père qui m'a formellement défendu de continuer à me compromettre. Un Barbier ramasser du crottin! Est-ce que j'aurais l'intention de devenir républicain, par hasard? Ma soeur en rougissait jusqu'aux oreilles.
Le lendemain soir, comme je voyais le père Merlin rôder autour de sa brouette et que je cherchais un prétexte pour ne pas l'accompagner, il m'a dit lui-même de ne pas venir avec lui.
--Car on te l'a défendu, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur.
Il a haussé les épaules. C'est son habitude. Que je lui parle de mes parents, des voisins, de ce qui se passe dans le quartier ou dans la ville, il hausse les épaules. C'est surtout lorsque je lui demande un bouquet de la part de ma soeur qu'il a un petit mouvement d'épaules accompagné d'un mince sourire railleur--toujours le même--qui en dit long. Il ne doit guère se tromper sur le compte de Louise. Il ne m'en a jamais parlé mal, c'est vrai--il ne cancane pas--mais on voit qu'il est fixé à son sujet. Au sujet de bien d'autres aussi, sans doute. Il doit savoir juger les hommes, le père Merlin, avec ses yeux clairs, et c'est peut-être pour cela qu'il les méprise un peu--et qu'il n'en dit rien.
Son haussement d'épaules ne signifie pas: «Ce que vous me dites ne m'intéresse pas. Ça me laisse froid.» Il veut dire: «Je le savais avant vous; seulement je veux faire comme si je ne le savais pas.»
Il y a une chose qu'il ne sait pas, pourtant. C'est que j'ai beaucoup de sympathie pour lui. Il ne le sait pas, car il serait plus ouvert, il aurait plus de confiance en moi s'il s'en doutait et nous pourrions causer sérieusement--comme deux hommes.--Il faudra que je lui apprenne ça, et--le plus tôt possible.