--Et figurez-vous, continue-t-elle, qu'on a rencontré Capoul dans la rue et qu'on lui a fait chanter la Marseillaise. Si vous aviez pu entendre ça! C'est un si bel homme, ce Capoul, et il chante si bien!
--Avec la Marseillaise, dit M. Pion, le Français est invincible.
Voilà: A Wissembourg, on n'avait pas chanté la Marseillaise. Maintenant, on va la chanter partout, et, ça va changer de note. J'ai copié tout à l'heure une dépêche ministérielle qui en dit long sans en avoir l'air:
«L'ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques.»
Et j'ai lu un journal qui affirme que «la prise de Wissembourg est une faute commise par l'armée prussienne.»
«Si les Prussiens ont l'audace de s'avancer en France, ajoute-t-il, ils n'en sortiront pas vivants.»
Alors, ils sont perdus, car ils s'avancent à pas de géants. J'en ai déjà planté pas mal, des drapeaux noirs et blancs, sur la carte du Théâtre de la Guerre, dans les Vosges et sur la Moselle! et il faut que j'en pique encore un sur Woerth, et un autre sur Forbach, où, pourtant, Frossard a failli vaincre.
Oui, nous sommes battus par les Prussiens, mais battus glorieusement, héroïquement, battus comme Roland à Roncevaux, battus comme une poignée de chevaliers succombant sous les coups d'une horde entière de barbares. Beaux vainqueurs, vraiment, que ces vandales qui s'embusquent pour surprendre les corps les plus faibles et les écraser sans danger! Beaux vainqueurs, que ces lâches Teutons qui ne savent combattre que lorsqu'ils sont dix contre un!
M. Pion ne dérage pas. Il traite les Prussiens de cochons, de brutes, de sauvages, depuis le matin jusqu'au soir.