--Oui, un rouge! Il ne va jamais à la messe, d'abord.

Mon grand-père non plus; mais il envoie, tous les dimanches, Germaine à la messe et aux vêpres. Elle va à la messe pour son propre compte et aux vêpres pour celui de son maître.

--Je vous dis que c'est un partageux! Est-ce que, sans ça, il laisserait les va-nu-pieds envahir la commune? On ne peut pas mettre le pied dehors, le soir, sans marcher sur un vagabond. Il y en a tout un chapelet, le long du chemin. Et puis, il a voté: Non, au plébiscite. J'en suis sûr! Ah! si j'avais voulu dire ce que je sais, il ne serait peut-être pas maire, à cette heure! Il a eu de la chance d'avoir affaire à des gens discrets... Moi, voyez-vous, j'aimerais mieux me faire couper en petits morceaux que de faire du tort à mon prochain... N'empêche que la commune n'est guère en sûreté entre les mains d'un gueux pareil.

Dubois est un gueux, évidemment. Et la preuve, c'est qu'il a réussi à empêcher mon grand-père de s'adjuger un grand morceau de pré qui fait suite à son verger et que le bonhomme convoite depuis longtemps. Il prétend audacieusement que ce pré fait partie de sa propriété et il a essayé plus de dix fois de mettre la main dessus; il était même arrivé, du temps de l'ancien maire, à en faire couper le foin régulièrement et à le serrer dans son grenier. Mais, depuis que Dubois est au pouvoir, il lui est formellement interdit d'y faucher le moindre brin d'herbe; Dubois vient même de prouver, dernièrement, que le pré appartient bel et bien à la commune, et il a fourni des pièces qui établissent le fait.

--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!

Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:

--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là traînerait le boulet!


La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, arrangé à la moderne.

Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.